Visages Magiques de l'Afrique

Par Claude Rilly
PARIS - Si sculpter, c'est projeter sa pensée dans l'espace tridimensionnel, alors l'Afrique compte bon nombre des plus grands sculpteurs de tous les temps, sans qu'aucun nom pourtant nous soit parvenu.
Avec l'exposition permanente qu'organise sur trois étages le (trop?) confidentiel Musée Dapper de Paris, l'art africain nous offre ce qu'il a produit de plus saisissant, et de plus déroutant aussi. Car nos esprits occidentaux, malgré un siècle d'art contemporain occupé à décloisonneret à recomposer les idéaux esthétiques, ont toujours soif de classifications et de catégories, qui n'ont pas cours ici.
Le masque africain n'est pas en effet un objet d'art conçu et réalisé comme tel. Mais il ne constitue pas non plus un simple accessoire culturel ou théâtral. De même, le sculpteur n'est pas un "artiste", mais son rôle dépasse de très loin celui d'un pur artisan. Pourtant, de la plupart des pièces présentées émanent une beauté, une force qu'avaient déjà admirées Braque, Picasso ou Vlaminck, et leurs sculpteurs ne peuvent être salués que sous le nom de créateurs de génie.
Le masque était traditionnellement utilisé en Afrique dans la plupart des cérémonies: rites de fertilité ou d'initiation, fêtes religieuses ou funéraires, mais aussi manifestations théâtrales ou burlesques souvent liées aux mythes fondateurs de l'ethnie. Le masque confère à qui le porte, pour la durée des festivités, l'essence et les pouvoirs des esprits ou des ancêtres qu'il symbolise. Des sociétés secrètes, presque toujours composées d'hommes adultes, en sont à la fois les dépositaires et les créateurs. Les porteurs de masques, tenus au secret, sont astreints à des interdits et des tabous qui les protègent de la puissance magique dangereuse de ces objets.
La majorité des pièces étaient composites, et celles
qui se présentent aujourd'hui comme un simple visage épuré
ont perdu leur ancienne garniture de fibres végétales et de
feuilles séchées, dont le froissement, accompagnant le pas
saccadé de la danse, contribuait à l'efficacité de la
prestation. Le bois, parfois rehaussé de clous ou de coquillages,
est le plus souvent utilisé pour le traitement du visage, mais le
plus ancien masque (XIIe siècle?), une pièce originaire du
Delta du Niger, est en terre cuite. Des dents, animales ou humaines, des
cheveux, peuvent être rajoutés.
La diversité des formes et des compositions, la richesse de l'invention plastique semble l'un des traits majeurs de l'exposition: formes élancées et géométriques chez les Dogons du Mali, rondes-bosses apaisantes des masques blancs des Punus du Gabon, architectures complexes et étagées chez les Bambaras du Mali , visages caricaturés et terrifiants chez les Krahns du Libéria, réalisme expressif chez les Makonde de Tanzanie: l'immensité de l'Afrique n'a d'égaleque l'inventivité de ses artistes.
La plupart de ces pièces pourront, après l'exposition, être admirées au Musée Dapper auquel elles appartiennent, et qui leur consacre un catalogue splendide, comme le sont toujours les publications de cette maison, et à prix modique, qui plus est! Il faut saluer bien bas les efforts de la fondation Dapper pour faire connaître l'art africain et lui restituer la place majeure qui lui revient dans le patrimoine esthétique de l'humanité.
Musée Dapper -
Paris
50, avenue Victor Hugo
75116 Paris
Tél : (1)
45 00 01 50
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