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SORTILÈGES AU LOUVRE:
HEKA, Magie et envoûtement dans l'Égypte ancienne








par Claude Rilly

PARIS, 25 Décembre 2000
- La magie n'a pas de patrie, mais elle a un berceau : l'ancienne Égypte. Bien que les pratiques occultes de l'Occident aient probablement plus de racines dans les civilisations de l'Euphrate que dans la vallée du Nil, c'est toujours sur la terre des Pharaons que les magiciens arabes, puis européens ont situé les origines de leur art. La Kabbale ne dit-elle pas que des dix parts de magie qu'a reçues la Terre, neuf sont échues à la seule Égypte, tandis que le reste du monde s'est partagé la dixième ? La Bible ne présente-t-elle pas les magiciens égyptiens si puissants qu'ils peuvent reproduire les sortilèges que l'Éternel fait accomplir à Moïse pour convaincre Pharaon ? Chaque Égyptien est à sa manière un magicien, et participe de cette puissance que les dieux ont donné aux hommes pour agir sur le réel, le Heka. Il n'est pas un scribe, il n'est pas un prêtre qui ne doive à l'occasion recourir à cette pratique. Irtysen, un sculpteur du Moyen Empire, après avoir détaillé ses compétences techniques et artistiques, proclame : " Quant à toute forme de Heka, j'en ai la connaissance ". Sculpter une statue est en effet faire œuvre de Heka, car l'Égyptien n'y voit ni commémoration, ni esthétique, mais un moyen de proroger magiquement pour l'éternité un peu de l'existence de son modèle. Tracer des hiéroglyphes est aussi faire œuvre de Heka, car la maîtrise du mot écrit confère de la puissance sur la chose décrite, et la pérennité extraordinaire du système graphique égyptien, lourd, compliqué, incommode, s'explique essentiellement par la valeur magique de cette écriture.

Dans ces conditions, on comprend la difficulté qu'il y avait à organiser une exposition sur la magie en Égypte ancienne : il aurait fallu ni plus ni moins produire tout ce que cette civilisation nous a légué, puisque tout y est baigné de magie. Les commissaires du Louvre ont donc été obligés de prendre un parti quelque peu réducteur et eurocentriste, et de se limiter à ce que nous appelons magie dans l'Occident moderne : statues d'envoûtement, rituels contre les sortilèges divins, objets de divination, textes de protection, représentations de dieux guérisseurs. Quelques 250 objets sont présentés, dont la majeure partie appartiennent au Louvre : le Musée, qui possédait déjà une collection importante sur ce thème, s'est en effet récemment enrichi de pièces nouvelles qu'on pourra découvrir à cette occasion. Le fil conducteur est d'ordre principalement sociologique, la magie étant présentée dans sa finalité religieuse, puis politique, avant de passer à la vie quotidienne. Une part importante est faite à la fin aux " survivances d'hier et d'aujourd'hui " : on s'étonnera en particulier devant quelques textes magiques récemment écrits, et que des visiteurs un peu sorciers ont glissés sous les statues divines de la galerie Henri IV, dans les anciennes salles égyptiennes. Lors du déménagement de ces sculptures en 1995, les ouvriers eurent ainsi la surprise de retrouver des parchemins parfois écrits en grec, hébreu, voire en runes... Le sculpteur Irtysen avait peut-être raison !

Statue de prisonnier entravé (catalogue n° 83 ; Musée de Lille) :

La politique aussi est en Égypte affaire de magie. Le pharaon ne compte pas seulement sur ses armées pour repousser les assaillants, ou sur ses diplomates pour circonvenir les nations hostiles. Il compte aussi sur ses magiciens pour ensorceler les chefs ennemis. La statue présentée ici provient des fouilles de Mirgissa, en Nubie, par l'équipe du professeur Vercoutter récemment décédé, et s'inscrivait dans un programme de défense de la frontière sud au Moyen Empire (vers 2000 av. J.-C.), qui comprenait des forteresses, des garnisons et des patrouilles, mais aussi des prêtres-magiciens dont le rôle était d'affaiblir par leurs sortilèges les souverains méridionaux dont les incursions terrorisaient les Égyptiens. Le chef ennemi était ainsi représenté en captif, et un texte d'identification complétait le dispositif magique: " le prince de X, né de A et de B, et tous les frappés qui sont avec lui ". On inscrivait aussi les noms et les titres de l'envoûté sur des vases d'argile que l'on brisait ensuite pour entraîner du même coup la ruine de la victime. La même méthode était appliquée aux souverains asiatiques, sur la frontière septentrionale.










Semelle de sarcophage ptolémaïque (catalogue n° 12 et 93 ; Musée du Louvre) :

La représentation des ennemis traditionnels de l'Égypte sur une étoffe peinte ajustée à la semelle de sarcophage participe de la même pratique, généralement réservée au pharaon dans les époques antérieures. On possède ainsi des cannes retrouvées dans le tombeau de Toutankhamon, dont le pommeau figure un des ennemis séculaire de l'Égypte, et qui, contrairement à notre usage, était porté vers le bas afin de mordre la poussière à chaque pas du pharaon. On voit ici un prisonnier africain, représentant les Nubiens, ennemis du Sud, et un prisonnier asiatique, représentant les Syriens, ennemis du Nord. Tous deux, figurant sur la semelle du sarcophage, sont ainsi littéralement foulés aux pieds. Ce motif n'a évidemment plus à l'époque ptolémaïque (du IVème au Ier siècles av. J.-C.) et pour des particuliers une valeur politique, mais métaphorique : avec cette représentation haute en couleur, ce sont les ennemis du défunt dans l'au-delà qui sont liés par la force du Heka. On y trouve aussi un écho de certains papyrus magiques qui garantissent contre la magie " nubienne " et " syrienne ", l'évocation de ces étrangers géographiquement opposés offrant l'image d'une protection universelle.














Boules magiques (catalogue n° 57 à 60) :

Le rituel magique des quatre boules est expliqué sur un papyrus magique du Metropolitan Museum de New York, et sur les murs du temple d'Hibis dans l'oasis de Kharga. Il s'agit d'une pratique cultuelle destinée à contrer les ennemis du dieu Osiris, notamment son frère maléfique Seth, dont les attaques pourraient compromettre la bonne marche du monde. Tous les jours, dans certains temples, étaient modelées quatre boules d'argile, chacune inscrite au nom d'une divinité, et sur lesquelles était récitée une formule contre un éventuel agresseur d'Osiris. Le rite s'achevait par la projection des sphères d'argile vers chacun des points cardinaux. Les quatre boules présentées ici sont inscrites aux noms des déesses Bastet, Sekhmet, Sechemtet et Ouadjet.

Papyrus-amulette oraculaire (catalogue 138 et 139 ; Musée du Louvre) :

Parmi tous les talismans dont les Égyptiens étaient bardés, il existe une catégorie très intéressante, mais dont l'emploi n'est attesté que pour la IIIème Période Intermédiaire (début du premier millénaire av. J.-C.). Il s'agit de bandes de papyrus très étroites (environ 6 cm), mais dont la longueur peut dépasser le mètre. Une vingtaine de ces textes ont été retrouvés jusqu'à présent, principalement dans la région de Thèbes. Chacun d'entre eux porte une longue bénédiction édictée par certains dieux, et mettant l'individu qui le portait à l'abri des maladies, des maléfices et des malheurs divers qui auraient pu le frapper, et qui sont explicitement énumérés sur le document. Les quelques extraits suivants d'un de ces papyrus donnent un bon exemple de ce genre de textes :

" Nous préserverons Bouirouharkhons, dont la mère est Djedkhons, notre servante et notre progéniture. Nous la garderons saine dans sa chair et ses os. Nous ouvrirons sa bouche pour qu'elle mange et nous ouvrirons sa bouche pour qu'elle boive. (...) Nous la préserverons de tout démon mâle et de tout démon femelle. Nous la préserverons d'un démon du fleuve, d'un démon d'un canal, d'un démon d'un puits, de tout démon d'un lac. (...) Nous la préserverons d'une affection du cœur, d'une affection des poumons, d'une affection de la rate, d'une affection de la tête, d'une affection de l'abdomen (...). Nous la préserverons de tout trouble et de toute maladie. Nous la préserverons des étoiles malignes du ciel ; nous la préserverons des étoiles du ciel porteuses de maladies. Nous la préserverons d'Amon, de Mout, de Khonsou, de Rê, de Ptah, de Bastet et de tout dieu ou toute déesse qui exercent leur puissance quand ils ne sont pas apaisés. "

Ces documents étaient roulés, et conservés dans un étui de cuir, de bois, et même parfois en or, comme celui qui est présenté dans l'exposition et qui est inscrit au nom d'un certain Shaq (catalogue n° 138). Cette coutume, qui par la suite a disparu en Égypte, a continué en Nubie, et l'on a publié ces derniers mois certains de ces textes, écrits dans la langue du royaume de Méroé quelque mille ans plus tard. En revanche, l'habitude de porter des textes magiques dans des étuis assujettis au cou ou au bras s'est conservée jusqu'à nos jours dans presque tous les pays d'Afrique Orientale.

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Statuette magique, dieu " panthée "


Statuette magique, dieu " panthée " (catalogue 140 a ; Musée du Louvre) :

On voit se développer à époque tardive des statuettes de divinités composites, dites " dieux panthée " (du grec pantheios : " commun à tous les dieux "). Celle-ci est particulièrement impressionnante, et à mille lieues d'un art égyptien majestueux et apaisé tel que le conçoit généralement le grand public. Elle représente le dieu guérisseur nain Bès, auquel ont été rajoutés des paires de bras surnuméraires, des ailes et un phallus érigé. La divinité foule aux pieds des animaux nuisibles comme les serpents et les scorpions. Tous ces attributs lui confèrent une puissance multiforme contre tous les dangers qui menacent les humains.




HEKA, Magie et envoûtement dans l'Égypte ancienne

Paris - Musée du Louvre
Exposition jusqu'au 8 janvier 2001


Claude Rilly est professeur de littérature et langues anciennes. Egyptologue, il s'est spécialisé dans la civilisation méroïtique. Il a écrit sur l'archéologie grecque pour GEO (France) et sur la langue de Méroé dans les Göttinger Miszellen (Allemagne). Claude Rilly est rédacteur au Culturekiosque.com


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