Art and Archaeology Exhibitions
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Par Claude Rilly

ARIS, 14 juillet 1997 - En Afrique comme ailleurs, et peut-être plus qu'ailleurs, magie et sorcellerie ne se confondent pas. Alors que la sorcellerie, fort répandue mais objet d'exécration unanime, sert les intérêts du mal, la magie, ou les magies, car les pratiques sont diverses, tentent d'intercéder auprès des esprits pour le bien des peuples et des états. La force qui permet d'interpeller les puissances surnaturelles réside le plus souvent dans une statue ou une statuette, anthropomorphe ou zoomorphe, qui n'a d'efficacité que si on a accompli et renouvelé sur elles des offrandes et des rituels particuliers.

Les Portugais, débarquant dans le Golfe de Guinée au XVe siècle les appelèrent "feitissos": objets fabriqués, "factices", et nous en avons fait le mot "fétiche". Mais eu égard au poids de mépris et d'incompréhension dont le terme est chargé, on préfère désormais le nom d'"objets de pouvoir". Admirés, collectionnés par des amateurs plus ou moins éclairés, on les a longuement dépouillés de tout ce qui ne semblait qu'une garniture: tissu, fibres, sachets, plumes, cordelettes et crépis organique ou terreux, pour ne retenir que des formes "pures" plus accessibles à l'esthétique européenne.

Jusqu'au 29 septembre, le Musée Dapper nous présente quatre-vingt-dix objets sacrés, dont beaucoup ont gardé leur état originel. Quatre grands ensembles géographiques ont fourni l'essentiel des pièces exposées: Congo-Zaïre (éthnies teke, kongo, songhye, yaka); Bénin (royaume fon); Mali (Bambara) et Côte d'Ivoire (Sénoufa et Baoulé).

Du Congo et du Zaïre proviennent des statuettes nkisi. Réalisées et dotées de pouvoir par le féticheur qu'on appelle "nganga" dans les langues bantoues, elles comportent le plus souvent une ou plusieurs cavités, au niveau de l'abdomen notamment, que l'on comble de matières sacrificielles diverses: argile, sang, plantes, et qu'on enferme dans un sac de toile ou un reliquaire muni d'un miroir. Ce bilongo n'est placé sur la statuette qu'à des moments précis du cycle lunaire et, s'il a prouvé son efficacité, peut être utilisé à part ou même vendu. Si la pièce est fabriquée pour l'usage de la communauté, elle prend le nom de nkonde et peut servir alors à lutter contre la sorcellerie, les dissensions sociales, et à régler les alliances et les pactes. On renouvelle son pouvoir à chaque fois en plantant une lame ou un clou dans le corps de la statuette. Les "banganga" qui fabriquent nkisi et nkonde y insufflent un pouvoir qui leur est propre et sont la plupart du temps grassement payés pour cet objet indispensable au bon fonctionnement de la société.

Une part importante de l'exposition fait place à des pièces en provenance de royaume fon du Dahomey (actuel Bénin), ramenés en France sous le nom de "trésor de Béhanzin" par une expédition coloniale. Le règne du roi Glèlè, de 1858 à 1889, correspond à l'apogée du royaume fon. Ce monarque contribua, à la suite de son père le roi Guézo (1818 - 1858), à affranchir son pays de la suzerainté yoruba. Craint, respecté, connu jusqu'en Europe et au Brésil, il avait, comme tous ses prédécesseurs, été choisi parmi les nombreux fils du roi précédent par un oracle, le "Fa". Cet oracle en outre, par des formules poétiques et sibyllines lui avait révélé le destin qui l'attendait, les interdits qui lui étaient intimés et les symboles qui marqueraient son règne. Le roi commanda à ses forgerons et ses orfèvres nombre de statues qui commémoraient ou renouvelaient les promesses de l'oracle: c'est le casdu lion en argent, emblème de pouvoir, ou de la saisissante représentation en laiton de Glèlè tenant deux sabres.

Parmi les peuples africains, les Bambaras du Mali possèdent une des plus riches mythologies, qui s'incarne dans la représentation des divinités de leur culte ancien appelé le Do: les jumeaux originels, Ba Fâro, déesse de l'eau et Bèmba, dieu cavalier, ainsi qu'une jeune fille dont l'image qui porte le nom de Do Nyéléni ; petite élue du Do, est l'objet de cérémonies destinées à assurer la fécondité des jeunes filles et à aider aux premiers accouchements. Les statuettes de "do Nyéléni", avec leurs formes féminines accentuées, leur stylisations hardies et les motifs géométriques qui les ornent font partie des plus belles pièces de l'art africain, et sont ici représentées par trois exemples parmi les plus saisissants. D'autres objets de pouvoir, ("boli" en bambara) sont particulièrement intéressants: les "bolis" de chasse représentant le grand dieu de Ségou, Makungoba, sous forme d'un buffle sans tête. L'addition de matières organiques, notamment du sang des sacrifices, à une structure de bois et d'argile leur confère un aspect massif et puissant proche de l'abstraction.

Présentes également dans cette exposition, les statuaires baoulé et sénoufo de Côte d'Ivoire, célèbres par la qualité de leurs masques, fournissent des "objets de pouvoir" très contrastés, puisqu'ils vont de la figure, inesthétique à dessein, du "kafiguélédio", spectre informe revêtu de tissu grossier maculé de sang, à des sculptures féménines aux formes savamment étirées, à l'exquise patine, ou aux marteaux à musique délicatement travaillés. Pour l'une comme pour les autres, ce qui importe, c'est la charge surnaturelle qu'elles véhiculent, et qui s'exprime par des aspects repoussants ou au contraire attirants selon la fonction magique qu'elles occupent.

Comme pour toutes les expositions du Musée Dapper, un soin particulier a été apporté à la mise en lumière des pièces et à leur lisibilité. Le commentaire est comme toujours laconique: pas de logorrhée, mais des indications courtes, précises, qui incitent à acquérir le catalogue "Magies", fort bien documenté et argumenté, ainsi que le sont invariablement les éditions de la Fondation Dapper.


"Magies" : jusqu'au 29 septembre 1997

Musée Dapper
50 Avenue Victor Hugo, Paris 16ème
Ouvert tous les jours (y compris dimanches et jours de fête) de 11h à 19h

Catalogue : "Magies"
272 pages.
Prix - FF 180


Les images, tirées du catalogue de l'exposition, sont reproduites avec l'aimable autorisation du Musée Dapper




Claude Rilly est professeur de littérature et langues anciennes. Egyptologue, il s'est spécialisé dans la civilisation méroïtique. Il a écrit sur l'archéologie grecque pour GEO (France) et sur la langue de Méroé dans les Göttinger Miszellen (Allemagne).

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