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Koush :
Premiere civilisation d'Afrique noire


Par Claude Rilly

ARIS- Le contentieux soudano-égyptien, qui a déjà quatre millénaires derrière lui, a devant lui de belles années encore. A preuve cette exposition présentée par l'Institut du Monde arabe, SOUDAN: Royaumes sur le Nil, (jusqu'au 31 août 1997) où le commentaire ressasse sourdement les rivalités et les griefs accumulés depuis la nuit des temps.

Une partie importante, consacrée à "l'Image du Nubien en Egypte", présente ainsi les Egyptiens comme des racistes primaires, avec quelques rares concessions (l'épouse nubienne de Mentouhotep II, par exemple), passant sous silence l'existence de hauts dignitaires et de princes noirs tels, à l'Ancien Empire, Niankhpépi dont le Musée du Caire présente la statue fort bien conservée, ou Maherpra dont le livre des morts constitue au Nouvel Empire l'un des plus beaux exemplaires connus.

Comble de paradoxe : l'habillage de l'exposition par le scénographe Philippe Kauffmann met en valeur dans la salle centrale, lumineuse et richement renseignée, les pièces purement égyptiennes ou égyptianisantes, aux dépens des productions typiquement soudanaises reléguées dans des antichambres ou des annexes. Comble de malentendu, l'affiche officielle figure une troupe d'élite égyptienne sur un bas-relief de Deir-el-Bahari, omettant totalement la troupe d'archers nubiens qui lui faisait pendant. Il est regrettable que ces préoccupations esthétiques ou commerciales contredisent le propos principal de l'exposition et perpétuent l'étouffement de la culture soudanaise par le grand frère égyptien.

Malgré tous ces défauts, vous ne pouvez pas faire l'économie d'une visite à l'Institut du Monde arabe, car si on oublie les règlements de compte nubio-égyptiens, il reste les oeuvres, rares, précieuses, et uniques en leur genre, qui témoignent de la première civilisation noire connue - et pourtant si malconnue - le Royaume de Koush. Deux cents pièces notamment proviennent du Musée National de Khartoum et risquent, eu égard à la situation incertaine qui règne au Soudan, de n'être plus de sitôt offertes à des regards occidentaux.

Une nation foulant tout aux pieds
"Allez messagers légers, vers une nation à la taille élancée, au visage glabre, redoutable depuis qu'elle existe, marchand droit sur son chemin, foulant tout aux pieds..." C'est ainsi que le prophète Isaïe (18 - 1 sqq) parle d'un peuple qui a frappé de stupeur sa génération pourtant habituée à des envahisseurs divers et variés. Des confins de l'Afrique, mue par une force irrésistible, après avoir traversé des milliers de kilomètres le long du Nil, est apparue vers 730 av. J.C. sur le théâtre du Proche-Orient une nouvelle puissance. Des guerriers sombres et immenses, aux larges épaules, à la stature athlétique, fiers de leur bravoure et sûrs de leur dieu infaillible, Amon de Napata, qui vient de leur donner en partage le royaume d'Egypte. Leur terre lointaine, "au-delà des fleuves" selon le prophète, porte différents noms: pour les Egyptiens anciens, c'est le Pays de l'Arc (ta-sety), référence probable à leurs talents d'archers appréciés des pharaons. Pour les Hébreux, c'est Koush. Pour les Grecs, puis les Romains, ce sera l'Ethiopie, terme vague qui englobe toute l'Afrique noire. Nous l'appelons Nubie, d'un mot égyptien,nebou, qui désigne l'or qu'on y exploitait. Situé au Nord de l'actuel Soudan, entre la 2e et la 6e cataracte du Nil, le pays nubien, après une époque néolithique particulièrement inventive, a connu successivement trois royaumes marqués chacun par une capitale différente: le royaume de Kerma (2300 - 1500 av. J.C.), celui de Napata (1000 - 300 av. J.C.) et enfin de Méroé (300 av. J.C. - 33 ap. J.C.).

Le Néolithique soudanais
L'étude des sites préhistoriques du Soudan n'en est qu'à ses débuts. Les trouvailles, toutes récentes, exposées dans la première salle montrent cependant une civilisation déjà raffinée, capable de produire des vases et des têtes de massues d'une incroyable finesse d'exécution, ainsi que des représentations féminines stylisées d'un haut niveau esthétique. Pour la plupart, ces pièces ont été trouvées dans les tombes néolithiques de Kadero et El-Kadada près de Khartoum, et de Kadruka, aux abords de la deuxième cataracte.

Des éleveurs à l'ombre de l'Egypte
C'est sous les dénominations de groupes A et C, inventées par l'archéologue américain George Reisner, que l'on décrit les différentes civilisations qui fleurissent entre 3000 et 1500 av. J.C. en Basse-Nubie, près de la frontière égyptienne. Connaissant des périodes de retrait et de reviviscence liées à des variations climatiques ou à des invasions égyptiennes, ces cultures appartiennent à des peuples d'éleveurs, pratiquant avec l'Egypte de l'Ancien Empire des échanges de matières premières (or, ébène, ivoire, peaux) contre des produits finis égyptiens.

Les tombes du groupe C montrent un peuple aux riches coutumes funéraires: le mort est souvent déposé sur un lit, accompagé de bétail sacrifié et de représentations animales ou humaines. A l'extérieur, le tumulus s'orne d'une couronne de crânes de bovidés.

Le Royaume de Kerma: l'Egypte menacée
Parallèlement à ces cultures se développe sur un territoire encore mal défini, mais passablement plus au sud, centré sur la 3e cataracte, un royaume puissant dont la capitale est Kerma. Attesté dès 2500 av. J.C., il atteint son apogée vers 1600 av. J.C., et menace la Haute Egypte où les roitelets de la XVIIe dynastie ont bien du mal à maintenir une souveraineté égyptienne entre les envahisseurs Hyksôs au nord (XVe et XVIe dynasties) et les monarques nubiens ambitieux au sud, qui ont envahi les bastions égyptiens construits sous le Moyen Empire Mais avec la réunification de l'Egypte et la reprise de l'expansion militaire sous la XVIIe dynastie, le royaume de Kerma va purement et simplement disparaître. Les vestiges qui nous en restent proviennent essentiellement des bâtiments de la capitale fouillés par Reisner et des nécropoles, où les dignitaires étaient inhumés en compagnie de nombreux familiers sacrifiés pour les accompagner dans l'au-delà. On y a également retrouvé des céramiques d'une extrême finesse, rouges à bords noirs, qui constituent un des sommets artistiques de la céramique africaine.

L'Egypte et la Nubie: des rapports souvent difficiles
Trois unités de l'exposition s'intéressent aux relations entre les deux voisins. C'est évidemment l'aspect militaire qui est le mieux représenté. Une stèle de victoire de Sésostris III (vers 1820 av. J.C.) détaille les destructions infligées aux populations nubiennes et stigmatise leur prétendue lâcheté. Un cordon de fortins avait été installé en Basse-Nubie par les pharaons, et nombre de pièces de fabrication égyptienne proviennent des nécropoles de garnisons. Une unité consacrée à "l'image du Nubien dans l'art égyptien" permet, malgré certaines réserves évoquées au début de cet article, d'admirer quelques pièces de très belle facture.

Le règne des pharaons noirs
Vers 1000 av. J.C., profitant de la faiblesse égyptienne liée aux troubles de la 3e période intermédiaire, se développe autour de Napata (4e cataracte) un pouvoir nouveau. Sous la conduite du roi Alara, puis de son frère Kashta, la Nubie entière est réorganisée. Piyé (747 - 716 av. J.C.) est le premier souverain nubien à conquérir l'Egypte et à y installer une dynastie koushite: la XXVe dynastie, dite "éthiopienne". Dès lors, les "pharaons noirs", qui arborent le double uraeus (serpent royal fixé sur la coiffure) symbolisant leur double royauté, vont faire régner en Egypte une période de paix, de prospérité et de renouveau artistique qui atteignent leur sommet avec le roi Taharqa (690 - 664 av. J.C.). Un vaste ensemble de temples est édifié près de Napata, au Djébel Barkal. Mais la menace assyrienne aura raison de la dynastie koushite et Tanouétamani, le dernier souverain, doit se retirer à Napata (664 av. J.C.). Pendant quatre siècles vont se succéder des rois qui désormais n'ont de pouvoir que sur la Nubie. Cependant, ils gardent leurs titulatures pharaoniques, adorent le dieu Amon, utilisent pour leurs temples et leurs monuments l'écriture hiéroglyphique et la langue égyptienne, et se font ensevelir selon les rites égyptiens dans des pyramides effilées, de petite taille, avec un trousseau funéraire tout égyptien

Le Royaume de Méroé: retour aux sources africaines
A partir de 275 av. J.C., la capitale est déplacée vers le sud, à Méroé (4e cataracte) par le roi Arkamani 1er qui s'y fait inhumer. L'éloignement de l'Egypte, tant géographique que temporel, permet à la civilisation de Méroé de donner libre cours à ses racines africaines: l'égyptien est peu à peu délaissé pour le méroïtique, langue que l'on sait lire sans pour autant la comprendre. Aux rois de Méroé se substituent souvent des reines, les "candaces", de fortes femmes capables de prendre la tête de leurs armées contre les Romains. Parmi elles, la reine Amanishakhéto nous a laissé un trésor de bijoux qui occupe à lui seul deux salles de l'exposition.
Dans le domaine funéraire, on voit apparaître et se développer une statuaire qui, d'inspiration égyptienne à ses débuts, s'oriente vers un art typiquement africain. Vers la fin du IVe siècle ap. J.C., le pouvoir méroïte a fait place à la souveraineté chrétienne d'Axoum, en Ethiopie, mais on continue à fabriquer des objets qui témoignent de la persistence de la civilisation méroïtique, comme le bol de Karanog. Les nombreux sites qui restent à fouiller nous permettront peut-être d'en savoir plus sur la fin mystérieuse de l'extraordinaire aventure des rois de Méroé, et sur l'héritage que leur doit l'Afrique.

Catalogue richement commenté et illustré (428 pages), disponible en Français au prix de 295 Frs. Publié par Flammarion en coopération avec l'institut du Monde Arabe (Paris), et le Kunsthalle der Hypo-Kulturstiftung (Munich). Toutes les photographies de l'article sont issues du catalogue avec la permission de l'Institut du Monde Arabe.

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Claude Rilly est professeur de littérature et langues anciennes. Egyptologue, il s'est spécialisé dans la civilisation méroïtique. Il a écrit sur l'archéologie grecque pour GEO (France) et sur la langue de Méroé dans les Göttinger Miszellen (Allemagne).

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