Dossier: Sérinde, Terre de Bouddha
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Sérinde, Terre de Bouddha
Dix siècles d'art sur la Route de la Soie

Par Claude Rilly

PARIS, 1996  - Imaginez un Chinois ou un Tibétain, ne connaissant de l'Occident que ce qu'il ne peut ignorer, plongé au coeur d'une exposition intitulée "L'Europe au Moyen Age: mille ans d'art chrétiens", et où les icônes russes côtoieraient des retables allemands ou des manuscrits byzantins, n'aurait-il pas quelque raison d'être perdu? Voilà ce qui vous attend si vous n'avez pas quelques lumières sur l'histoire de l'Asie Centrale et de solides notions de bouddhisme.

Pour le bouddhisme, n'importe quelle petite monographie fera l'affaire. Pour le reste, lisez bien dans la première salle la chronologie comparée. Voici cependant quelques repères indispensables pour vous retrouver dans cet entrelacs de peuples et de religions. La Sérinde, c'est l'Inde des Sères, nom grec des Chinois. Le terme ancien de Turkestan ou de la province actuelle du Xin-Jiang (ex-Sin-Kiang) vous seront peut-être plus familiers. Au Nord-Est , les Mongols qui ne seront menaçants que quelques siècles plus tard; au Nord, les Ouïgours apparentés aux Turcs, d'abord chrétiens ou bouddhistes puis musulmans; à l'Ouest, des peuples proches des Perses: Les Sogdiens et les Bactriens; au Sud-Ouest, les Indiens du Gandhara, tôt converti au bouddhisme et maîtres des artistes sérindiens; au Sud, les Tibétains qui par deux fois se rendirent maîtres de la Sérinde; enfin, à l'Est, la Chine impériale pour qui cette région reste une marche à contrôler.

Les Sérindiens eux-mêmes sont répartis en deux chapelets d'oasis, des villes-étapes sur la Route de la Soie, de part et d'autre du désert du Taklamakan. Une terre de passage donc, par où les caravanes, les missionnaires, les pélerins transitent de la Chine à l'Inde et à l'Occident. C'est par cette voie que le bouddhisme avec ses textes et son art, se déversa sur la Chine, avant de s'éteindre sur place au XIe siècle face aux assauts de l'Islam.

La plupart des 287 oeuvres présentées vont du IIe au Xe siècle. L'ordre n'est pas totalement chronologique et se divise en quatre ensembles: les sources de l'art sérindien, les découvertes archéologiques, l'iconographie religieuse et le rayonnement vers la Chine. Un plan nécessairement redondant, que ne contribuent pas à clarifier les notices minuscules rédigées parfois en une langue précieuse et compliquée à loisir. Enfin....vous êtes venus pour les oeuvres d'art , et il n'en manque pas de splendides.

Dans la première salle, parmi les oeuvres du Gandhara, où l'art indien a subi de visibles influences grecques, une petite statue, dans une vitrine d'angle, est particulièrement attachante. Elle représente une tête de femme sous un arbre, peut-être celle de Maya, mère du Bouddha. La pureté des formes de son visage, tout en douceur, y contraste avec l'échafaudage d'une tiare complexe. La bouche délicatement modelée, lèvre supérieure ciselée, lèvre inférieure ronde et charnue, esquisse un sourire où se retrouve l'essence du bouddhisme: compassion, absence de passions, connaissance suprême, et qu'on reconnaît sur toutes les représentations sérindiennes du Maître.

A l'entrée de la seconde salle, prenez le temps de détailler une série d'écrits sur papier, bois ou soie, où vous toucherez à la complexité, ethnique et culturelle de la Sérinde. Parmi ces documents, dont certains d'une admirable calligraphie, il en est un, modeste, qui réclame l'attention: deux laissez-passer de caravanes sur tablettes de peuplier, rédigés en koutchéen. Ils révélèrent, au début du siècle, la langue perdue des habitants de Koucha, étonnante car proche à certains égards du latin, dernier rameau extrême-oriental des langues indo-européennes.

Un peu plus loin, dans la vitrine centrale figure une remarquable tête en terre cuite d'un Bodhisattva (ces Bouddhas compatissants qui reculent leur accession au Nirvâna pour aider les hommes). Cette statue de culte, conçue pour une vision frontale offre une parfaite symétrie que soulignent des vagues de mèches ondulées issues du milieu de front. Elles contournent une tiare où tortil, rubans et rosettes s'agencent en un assemblage chargé, mettant en valeur la simplicité de la face ronde au centre de laquelle se concentrent des traits d'une émouvante simplicité et d'une sérénité contagieuse.

Il en va tout autrement de la Tête de brahmane savamment échevelé, fragment d'une fresque murale, dans l'angle droit de la troisième salle. Il resemble étonnamment à un saint d'icône orthodoxe. Mais les lobes des oreilles étirés par de lourds pendentifs sont incontestablement indiens. L'artiste y révèle une incroyable maîtrise dans la représentation des volumes faciaux: arcades sourcilières boursouflées, nez torturé, barbe serpentine, chevelure aux inextricables ondulations. C'est sans doute dans la représentaion des êtres maléfiques (ce brahmane est probablement un contradicteur du Bouddha) ou terrifiants que l'artiste sérindien peut-échapper à un lénifiant conformisme et produire une oeuvre personnelle.

C'est aussi le cas de cette attachante Tête d'être surnaturel. Il s'agit sans doute d'un de ces génies effrayants et martiaux qui protègent le croyant contre les démons malfaisants. Les sourcils froncés en une expression menaçante rappellent le brahmane précédemment cité, mais l'harmonie du reste du visage pourrait être celle des bodhisattvas. Cette tête très humaine nous offre peut-être un reflet de ces jeunes guerriers qui entouraient les princes de Sérinde. Elle présente en tout cas un raccourci des influences multiples qu'a subies cet art bouddhiste: indienne, indo-grecque, chinoise.

Gardez du temps et de la disponibilité pour les dernières salles, consacrées essentiellement aux peintures sur soie du Xe siècle. L'éclat des couleurs, la luxuriance des costumes, la diversité des scènes et la complexité des registres superposés réclameront toute votre attention. Attardez-vous notamment devant Le Bodhisattva Guanyin, le principal bodhisattva, dit "de la compassion", montrant le chemin d'une heureuse réincarnation à l'âme de la Dame Xiao. Le contraste y est parfait entre la petite figure statique mais richement vêtue de la défunte, et l'immense effigie du bodhisattva, figuré dans une pose presque chorégraphique parmi les ondulations des bannières et des étoiles: c'est l'Inde dansante et souriante, montrant à la sévère Chine le chemin du bouddhisme, aux confins de cette Sérinde où elles se rencontrèrent.

Cette exposition sera présentée à Tokyo, au Musée Métropolitain, du 20 avril au 7 juillet 1996.

Sérinde, Terre de Bouddha: Dix siècles d'art sur la Route de la Soie. Galeries nationales du Grand Palais, jusqu'au 19 février 1996, Entrée Clémenceau, 75008 Paris. Metro Champs Elysées-Clémenceau. Tous les jours, sauf le lundi, de 10h à 20h. Plein tarif Frs 50. Tarif réduit Frs 35. Catalogue vendu 390 F. CD-ROM: Sérinde oasis perdues des Routes de la Soie, 320 F.

Cliquer ici pour les renseignements sur l'exposition de Tokyo


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