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Suite de la Page 1
Il danse Solor au Kirov, à
Saint-Petersbourg en 1959. Quand il ne dansait pas, il assistait aux
spectacles, mémorisant, analysant et absorbant, pas seulement
chaque pas, mais le style, la construction, le contenu et surtout le
sens du ballet. Et à Paris, au mois de juin, 1961, il est
ovationné par un public debout dans le troisième acte de
La Bayadère.
Utilisant sa mémoire phénoménale,
il remonte Le Royaume des Ombres (Acte trois de La Bayadère)
à Covent Garden en novembre 1963 (là, le public
l'ovationne debout pendant 30 minutes), une oeuvre qu'il reprend pour
le Ballet de L'Opéra de Paris neuf ans plus tard. Il avait
demandé à Ninette de Valois à maintes reprises de
présenter l'oeuvre complète à Covent Garden mais
c'est la version de Natalia Makarova (remontée pour l'American
Ballet Theatre en 1980) que présente le Royal Ballet, pour
l'anniversaire de Margot Fonteyn. La boucle est bouclée
lorsqu'il monte enfin sa version plus opulente, plus authentique à
l'Opéra de Paris..
Makarova avait condensé le
ballet de quatre actes en trois, utilisé une partition entièrement
révisée et arrangée, et avait supprimé de
nombreuses scènes, ne mettant sur scène que vingt-quatre
Ombres (Petipa en avait 48).
Noureev, lui, retourna aux
sources. Il utilisa non seulement les notes originales de Petipa,
conservées au musée du Théâtre Bakhrouchine
à Moscou pour plus d'authenticité dans les scènes
dramatiques, mais surtout il obtint la partition originale de Minkus.

Mario Bois (Les
Editions Mario Bois) rappelle le jour de 1989 où Noureev vint
lui annoncer son intention de remonter La Bayadère, en
utilisant la partition complète de Ludwig Minkus, le
compositeur officiel des ballets du Bolshoi et du Kirov.
"Quand
je lui fis remarquer qu'elle n'était pas disponible en dehors
de la Russie, il me répondit avec un grand sourire qu'il s'en
occupait," raconte Bois. "Et il revient...... avec ce qui
ressemblait aux partitions de plusieurs ballets. Il s'était
rendu en URSS, à l'invitation de Gorbachev, pour un voyage
flash de quarante-huit heures. Et, au beau milieu de tous les cérémonies,
solennités et spectacles, il avait réussi à se
procurer une photocopie de la partition de Minkus.
"Dieu
seul sait où il avait trouvé le temps", ajoute
Mario Bois, "mais lorsque je regardais de plus près, je
constatais que la photocopie avait été faite
verticalement au lieu d'horizontalement, le manuscrit étant de
toute évidence trop grand pour la machine. En conséquence,
toutes les pages avaient été copiées deux fois,
mais dans le désordre le plus total. Il m'avait rapporté
tout en vrac, très mélangé, et c'était un
travail colossal pour retrouver la page de droite et la page de gauche
qui correspondaient. Il n'y avait pas de titres non plus, que des océans
de pages ; c'était diabolique comme travail.
"On
a finalement reconstitué Acte 1 ensemble, et puis on s'est aperçu
que de nombreuses pages étaient à peine lisibles. Il y
avait des endroits où Minkus ne marquait que le piano, bref, où
l'orchestration n'était pas faite. Ailleurs, il y avait des
pages manquantes, des endroits où il n'y avait que deux ou
trois notes. Nous croulions sous des partitions pratiquement
illisibles.
"John Lanchbery accepta avec enthousiasme d'écrire
l'orchestration, mais la veille de son arrivée, avec sa propre
partition incomplète, je réalisais qu'il n'y avait pas
de piano dans l'appartement de Rudolf.
"Pas piano,
clavecin", corrigea Rudolf.
Je me souviens de l'avoir
regardé, éberlué. Son clavecin du 18ème siècle
était sans doute de toute beauté mais sûrement pas
en état de faire toute une partition de ballet, ce que je lui
fis remarquer. Je suggère qu'on loue un piano au plus vite.
"Pas
piano, clavecin."
En désespoir de cause, je me
rappelle qu'un de mes enfants avait un petit orgue électronique
; puis Noureev refusait si catégoriquement de louer un piano,
sans doute à cause du prix et l'encombrement chez lui. L'orgue,
au moins, était facilement transportable et plus juste que son
antique clavecin. Et c'est ainsi que John Lanchbery et Rudolf travaillèrent
jour et nuit à recoller une partition en morceaux, plus une
partition incomplète, sur l'orgue de jazz de mon fils.
"Les
voir travailler me fit penser à Tchaïkovski et Petipa,"
sourie Bois. "Il fallait couper là, ajouter ça,
quelque part ceci n'est pas bon... Rudolf voulait mettre un pas de
deux ailleurs, une variation de femme dans le premier acte........ En
plus, il fallait s'attaquer à l'orchestration, faire les
liaisons et des harmonisations là où Noureev avait fait
des coupures. Tout ceci en gardant le "parfum d'époque".
Ils ont produit un solide texte musical en six mois, tout en restant
très respectueux de Minkus."
Quelle tristesse
qu'après tant d'efforts, l'Orchestre de l'Opéra National
de Paris, direction Vello Pahn, n'ait pas montré un peu plus de
respect non seulement pour Minkus, mais aussi pour Noureev, Lanchbery
et pour les danseurs exceptionnels de l'Opéra de Paris.
On
aurait dit que la brochette de musiciens dans la fosse était
atteinte de quelque mystérieuse maladie du sommeil, ce qui
n'empêchait certains de se livrer à des facéties
de potaches. Quant à leur musique, elle était parfois à
peine audible, à tel point qu'Isabelle Guérin (qui créa
le rôle de Nikiya en 1992) menaçait de partir car elle
n'entendait pas la musique. Curieusement, l'orchestre n'a aucun problème
lorsqu'il joue du Stravinski ou du Prokofiev ; et il joue Wagner
relativement bien. Dans le passé, Lanchbery a eu aussi quelques
problèmes avec des orchestres qui jouaient délibérément
mal la musique de ballet. Ceux-ci feraient bien d'écouter
Daniel Barenboïm, ou de faire le voyage à Moscou ou à
Saint Petersbourg où les Russes vénèrent
orchestres, chefs d'orchestre ET compositeurs.
En 1838 déjà,
Théophile Gautier écrivait que le seul nom de la "bayadère"
évoquait soleil, parfum et beauté. Son article évoque
"les rêves en forme de pagodes secrètes, d'idoles de
jade et d'éléphants harnachés de bijoux comme
dans le ballet de Petipa. Et personne n'a remonté l'oeuvre de
Petipa comme le fit Rudolf Noureev. Son éléphant est
bleu et or, turquoise, argent et blanc, qui sont justement les
couleurs du Kirov. C'est une créature fabuleuse propre à
enflammer l'imagination, à l'image de l'ensemble de la mise en
scène de Noureev.
Et n'était-ce pas
extraordinaire que ce fut justement un Russe qui rapporta à la
France ce qu'un Français avait donné à la Russie.
La
Bayadère Chorégraphie: Noureev, d'après
Marius Petipa Musique: Ludwig Minkus, réalisée par
John Lanchbery Décors: Ezio Frigerio Costumes: Franca
Squarciapino Ballet de l'Opéra de Paris
Photo
centre : Icare/Moatti
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