Dance: Interviews
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Emmanuel Thibault

Interview par Patricia Boccadoro

PARIS, 11 janvier 1999 - De là où nous sommes assis dans le bar-brasserie de l'Entracte, bien connue de nombreux danseurs de l'Opéra, on peut voir la silhouette majestueuse du Palais Garnier de l'autre coté de la rue. L'ombre du "Palais de la Danse" si cher à Nureyev, évoque l'ambition d'Emmanuel Thibault pour la danse et le travail acharné qu'elle suppose en quête d'une perfection toujours hors de portée.

Pendant que la serveuse s'affaire autour de nos deux tasses de thé, Thibault, vingt-trois ans, me confie que l'école de danse de Gagny, où il habitait, l'avait d'abord refusé.
Emmanuel Thibault

Photo : Icare / Moatti


"Je n'avais que cinq ans lorsque j'ai décidé de devenir danseur, mais ils m'ont renvoyé sous prétexte que les garçons doivent porter les filles, et que j'étais bien trop petit! Mais, à la place, grâce aux leçons de Max Bozzoni, (étoile à l'Opéra en 1947, puis professeur de grande renommée en France), j'ai pu entrer à l'école de l'Opéra à huit ans."

Il fait rapidement ses classes et est admis dans le corps de ballet de la compagnie. Il commence à attirer l'attention lorsque, à l'âge de seize ans, il gagne la médaille d'argent du Concours International de Paris, section classique, et une invitation de Vinogradov à danser La Sylphide au Kirov à Saint-Petersbourg.

Par la suite, il est sélectionné pour représenter la France au Concours de danse de l'Eurovision à Helsinki ou il est remarqué par Jorma Uotinen, Président du Jury, ainsi que de nombreux spectateurs, dont moi-même.

C'est en admirant son interprétation de James (La Sylphide), avec ses sauts amples et ses atterrissages légers et gracieux que je réalisais qu'il était potentiellement un des artistes les plus doués de sa génération. Confirmation, deux ans plus tard à Varna, où il emporte la médaille d'argent avec Presto, un solo créé pour lui par Uotinen sur une musique de Sibelius. La médaille d'or, qu'il méritait certainement, n'avait pas été attribuée cette année la, sans doute pour raisons financières.

Alors, à part sa technique irréprochable, en quoi Emmanuel Thibault est-il différent des autres danseurs de son âge? Sans doute par son sourire chaleureux et spontané, ses yeux marrons rieurs et malicieux, son humilité devant le travail, et un charisme à couper le souffle à la plupart des journalistes. Et puis, quand les autres sautent, lui, il flotte dans l'air et atterrit avec la légèreté d'une plume.

Thibault est rapidement promu après Varna, et danse de nombreux seconds rôles, tous intéressants. Un de ses rôles favoris est celui du Faune dans Les Quatre Saisons de Jerome Robbins (crée en 1979, et remonté pour l'Opéra en 1996).

"J'ai eu beaucoup de chance car Robbins s'est tout de suite intéressé à moi. Il me connaissait à cause d'un concours après lequel il était venu me féliciter".

"Je répétais le Faune, comme remplaçant, lorsque Jean-Pierre Frolich est venu m'annoncer que Robbins tenait absolument à ce que je danse. J'étais si heureux que je n'ai pas dormi de la nuit. Pas seulement parce que c'est un beau rôle que j'ai interprété un peu comme un héros de Tex Avery, mais surtout parce qu'on me faisait confiance. Quand je l'ai rencontré au théâtre le soir ou je ne dansais pas, il s'est exclamé: "Comment, ce n'est pas vous qui dansez ce soir!" Sa déception est le plus beau compliment qu'on m'ait jamais fait, et ce fut le tournant de ma carrière car j'ai trouvé la confiance qui me manquait.

"J'ai eu beaucoup de chance de travailler avec Robbins; ça m'a marqué pour la vie. Il était tellement généreux et il savait ce qu'il voulait et comment l'obtenir. Je ne suis jamais si heureux que lorsque je danse Robbins ou Balanchine; même sans être soliste on prend vraiment du plaisir à danser des choses comme Capriccio ou Allegro Brillante."

Mais Emmanuel Thibault danse de plus en plus souvent les rôles de soliste. Parmi ses succès récents on trouve le pas de deux de La Sylphide, et celui de Napoli, car il fait merveille dans les chorégraphies de Bournonville, le pas de deux des paysans dans Giselle, et, plus important, Le Spectre de la Rose, acclamé par le public le 25 Décembre 1997. Il se fait actuellement remarqué comme Idole Dorée dans La Bayadère.

Mais il n'est toujours que "sujet", et il devra concourir , le moment venu, pour une place de premier danseur pour interpréter tous les personnages importants.

Thibault était là lorsque Rudolf Nureyev recréaLa Bayadère mais son grand regret, ayant rejoint la compagnie après le départ de Nureyev comme directeur artistique, est de n'avoir jamais travaillé avec le grand danseur russe.

" Je me souviens du jour où il m'a demandé conseil", confie-t-il en souriant. "C'était dans La Dansomanie (reconstruction d'une pièce de Pierre Gardel par Ivo Cramer). J'avais neuf ou dix ans et j'avais été choisi pour danser le fils de Nureyev dans le ballet. Nous n'avions pas eu le temps de répéter le troisième acte ensemble; je l'avais travaillé avec Georges Piletta , et je me demandais: "Mon Dieu, qu'est ce qu'il va faire?" Puis, quinze minutes avant le lever du rideau, il arrive, et me demande que je lui explique la scène et lui montre les pas! C'était très drôle!"

"Tous mes contacts avec lui était drôles; vous connaissez la légende de Nureyev...selon laquelle il répétait toujours avec un petit bonnet de laine?...à notre première rencontre, je devais monter sur ses épaules, j'étais très impressionné donc et très concentré, mais au moment ou je descends de ses épaules, je fais tomber son bonnet de laine. Au lieu de me disputer, il a éclaté de rire!"

Noella Pontois (étoile de l'Opéra 1968), est depuis sept ans le professeur de Thibault. En plus de leur complicité professionnelle, ils partagent l'amour du jardinage, des voyages, et de la musique, car Emmanuel Thibault est aussi un joueur accompli de violoncelle. Jouer un instrument, aller au concert où au théâtre, contribuent à son développement artistique.

"Ma seule passion, c'est la danse; mais il est aussi important d'avoir une vie en dehors de l'Opéra", affirme le jeune danseur. "Cela me permet de donner plus sur scène, et de danser chaque soir comme si c'était la dernière fois. J'utilise ma technique comme une instrument; c'est parfois très dur, même si ça ne se voit pas. Après tout, les spectateurs ne viennent pas pour voir un danseur qui souffre... Sauf si c'est dans le rôle", ajoute-t-il en riant. "Il faut toujours donner une impression de légèreté, de facilité, et de maîtrise, et ma joie d'être sur scène fait oublier toutes les douleurs physiques. Grâce aux répétitions, les pas deviennent presque automatiques et cela laisse l'esprit totalement libre pour se concentrer sur la musique et l'émotion".


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