|

Par Patricia Boccadoro
ARIS,
8 Novembre 1997 -
Ce dimanche après midi à l'Opéra de Paris restera
dans l'esprits des spectateurs présents comme un moment privilégié,
un de ces moments magiques dont on sait qu'ils ne se reproduiront
jamais.
Ce jour là, le 2 novembre 1997, Agnès
Letestu interprétait Odette dans Le Lac des cygnes pour
sa première apparition sur la scène du Palais Garnier
après sa nomination comme étoile deux jours
auparavant.
Ses qualités remarquables ne sont plus à
démontrer, et la technique n'a plus de secret pour elle. Elle
s'en sert tout simplement pour interpréter un rôle et
ajouter des petites touches incandescentes qui la font devenir le
personnage dans le ballet.
Vendredi 31 octobre, Agnès
Letestu, première danseuse à l'Opéra de Paris a été
nommée étoile, la plus haute consécration pour un
danseur en France. Cette promotion très méritée,
annoncée dans les coulisses à la fin de la représentation
par Mr. Hughes Gall, directeur de l'Opéra, était
attendue depuis longtemps et commençait à faire jaser
dans le milieu de la danse (voir article de Culturekiosque du 22 Mai
1997 sur Agnès
Letestu et José Martinez).
Agnès, 26 ans,
est née à St Maur dans la banlieue parisienne; son
talent exceptionnel fut reconnu dés son entrée au
conservatoire de sa ville. "J'ai été fascinée
par le premier ballet que j'ai regardé à la télévision,
il fallait que je danse", m'a-t-elle confié. Son
professeur, Mr Bertin, la persuade de se présenter au concours
d'entrée de l'école de l'Opéra; elle y entre à
l'âge de 10 ans.
Je me souviens avoir vu Agnès pour la première fois
lorsqu'elle avait 15 ans. La représentation de fin d'année
de l'école fut soudain illuminée par l'apparition sur la
scène de la salle Favart d'une jeune fille gracieuse, vulnérable
et timide. Ce n'était pas tant son physique longiligne ou sa
technique parfaite qui frappait le plus que les qualités indéfinissables
de sa danse qui l'imposaient d'emblée comme une future étoile.
"Agnès était ma meilleure élève",
m'a dit Claude Bessy, la directrice de l'école. "Je l'ai
choisie pour interpréter Gourouli dans les Deux Pigeons
parce qu'elle avait la fraîcheur et la pureté nécessaires
au rôle en plus de la technique. Elle est avec José
Martinez (lui aussi nommé danseur étoile cette année)
le futur de la danse classique non seulement en France mais dans le
monde entier".
Agnès Letestu rentre comme Quadrille
en 1989 à l'Opéra sous la direction de Rudolf Nureyev
(1983-89). Elle est rapidement promue Coryphée puis
Sujet et gagne le concours de l'Eurovision puis le premier
prix à Varna, la plus prestigieuse compétition en
Europe.
La Courtisane du Fils Prodigue de Balanchine
est son premier rôle solo important; elle est ensuite choisie
par Roland Petit pour Le jeune Homme et la Mort et par William
Forsythe pour le rôle principal dans In the Middle. Mais
le tournant de sa carrière fut le retour de Nureyev qui
l'imposa dans le rôle de la princesse Gamzatti pour sa nouvelle
superproduction de La Bayadère.
"Il était
dans la cour de l'Opéra lorsqu'il me fit signe d'approcher avec
le doigt", se rappelle Agnès lors d'un diner pour fêter
l'événement. "Je n'en croyais pas mes oreilles
lorsqu'il me demanda si je voulais danser Gamzatti; c'était un
rôle pour une étoile, et j'allais avoir des
ennuis avec les autres. Mais comment aurais-je pu refuser? Malade et
faible comme il était il s'est battu pour moi, une parfaite
inconnue. Je lui dois tout."
Genia Polyakov, qui fut
l'assistant de Nureyev à Paris, lui propose ensuite de danser
Le Lac des Cygnes à Florence. Juste avant sa mort prématurée
l'année dernière, il m'avait décrit son interprétation
d'Odette comme "sublime".
L'année suivante,
pour ses débuts à Paris dans le rôle avec pour
partenaire José Martinez, le public leur fait un triomphe.
Incroyablement poignante en Odette, brillante mais sans dureté
ou froideur en Odile, Agnès se délecte des difficultés
techniques.
Wayne Eagling, directeur du Het Nationale Ballet, parle de
l'extraordinaire limpidité de Letestu dans "Roméo
et Juliette" au Muziektheater d'Amsterdam le 1er janvier 1996. "Agnès
danse avec une grâce et une douceur inhabituelles", me
dit-il. "C'est une danseuse unique, très naturelle et
cependant très belle. Elle possède un don particulier
pour traduire ses émotions en mouvements".
Depuis
Agnès a démontré l'étendue de ses talents
dans des rôles aussi divers que Etudes (Lander), l'Elue
dans les Rites du Printemps de Nijinsky, Le Palais de
Cristal, Apollo, Capriccio et Sérénade
(Balanchine). Ballerine du futur, elle ajoute toujours quelque chose
chaque fois qu'elle danse. Martinez, son partenaire sur scène
et dans la vie, est persuadé qu'elle aurait pu être la
dernière muse de Balanchine. "Il aurait écrit de
ballets juste pour elle", ajouta-t-il.
"Mais sa
plus grande qualité est sa capacité à communiquer
son immense joie de danser et de faire partager son bonheur aux
spectateurs. On se souvient de ses pieds exquis, de la beauté
de ses bras, mais surtout on se souvient de sa joie. Lorsqu'elle
danse, elle ne voudrait être nulle part ailleurs".
Intelligente,
la tête sur les épaules, Letestu commente avec un zeste
d'humour qu'elle a toujours essayé de donner le meilleur d'elle
même. "Ce qui change c'est le regard des autres",
ajoute-t-elle, "mon travail a été reconnu à
l'Opéra. |
|