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Un Hommage à Luther Allison
By Mike Zwerin
PARIS, le 25 septembre
1997
- Les musiciens traitent le blues comme le gospel (ou la parole de Dieu).
C'est une sorte de vérité-mètre, une mesure de croyance. "Il
ne sait pas jouer le blues" veut dire qu'il est simplement nul.
Bien
que le Texas relève le défi, Chicago est toujours le point de référence
- la Mecque. Parmis ceux qui ont suivi Muddy Waters et les autres qui étaient
les premiers à urbaniser et électrifier le son originel du Delta
du Mississippi, Luther Allison était l'un des derniers vrai-croyants de
classe internationale qui survivait.
Depuis des années la plupart de ses contemporains s'étaient
dirigés vers le funk - ou là ou leurs maisons d'enregistrement
voulaient les diriger. Ca s'appelle "crossing over", ou faire la
traversée. Avec le marché des blancs en tête. Plusieurs
jeunes musiciens noirs de talent sont arrivés à voir le blues
comme symbôle de misère, à fuir plutôt qu'à
glorifier.
Robert Cray, jeune espoir des années 80, s'est battu
pour garder son intégrité, mais ses disques "tubes" se
sont retrouvés dans les casiers "pops". Et il voyageait entouré
de "bodyguards" et se deplaçait en "limo" et été
connu pour sa mauvaise humeur envers le public. Tout comme les "big stars"
blancs.
Est-ce que c'est vraiment ça, "crossing over"? Même
John Lee Hooker se trouve dans les casiers "pop". Eric Clapton y est
depuis des années. Tandis que Luther Allison, ahuri, restait classé
sous "Blues". Et puis il était ahuri d'être ahuri.
Comme
le blues même, Allison avait du mal à définir l'objet de la
prière. Il voulait créer un "nouveau menu de sons dévastateurs",
pour réunir la Windy City (Cité des Vents) avec la City of Light
(Cité de la Lumière), pour "bâtir de nouveaux murs et
adjoindre de nouvelles salles". Il aurait voulu être "aussi
charmeur que Duke Ellington, aussi coloré que Miles Davis, aussi civilisé
que B. B. King".
Il est né à Mayflower, dans
l'Arkansas, et s'est installé à Chicago où il a travaillé
avec Elmore Jones, Big Mama Thornton et d'autres. Il a dirigé son propre
orchestre pendant 35 ans avant de mourir d'un cancer du poumon à l'âge
de 57 ans à Madison, Wisconsin, où il avait sa maison de vacances,
le 12 août dernier.
Vers la mi-70 il commença à investir l'Europe, les blues
devenant de plus en plus durs aux Etats-Unis. Ce n'est pas que les choses
allaient tellement mieux en Europe, mais ici, au moins, il se sentait voulu.
Reconnaissant le produit authentique, les aficionados français du blues
le suivaient pas à pas. Les tournées devenaient plus longues et
plus fréquentes.
Les producteurs européens voulaient le
re-packager. Son point de référence devenait de moins en moins
clair. L'un après l'autre, ses musiciens américains optaient de
rester chez eux. Là, au moins, il priaient dans leur propre langue. Il
trouva des musiciens français, et de bons et jeunes blancs américains
vivant en Europe étaient fiers de jouer avec lui. Il s'est ancré
ici dans les années 80, mais le package s'est plutôt perdu dans le
transit.
Allant droit au coeur, le blues a une place permanente dans les
corridors du rock 'n' roll. Il bénéficie de reprises périodiques,
qui sont plutôt des degrés moindres de pénurie. Les rockers
blancs de moyen niveau sont contents de tomber sur une music "respectable"
(plus facile à interpréter que le jazz).
Bien qu'il ait
cherché dur et longtemps, Allison n'a jamais trouvé une maison de
disque pour le soutenir. Il n'avait aucune aide extérieure. Il finançait
ses propres enregistrements, organisait tout seul sa distribution, plannifiait
lui-même ses tournées, calculait seul ses frais et décrochait
lui-même ses interviews avec la presse. La qualité musicale s'améliorait,
tout comme ses ventes. En plus, il obtenait de meilleurs prix.
Les
clubs étaient bondés et en redemandaient. Il s'agissait de "500-places"
qu'il travaillait depuis 5 ou 10 ans. Les déplacements continuels
pesaient lourd sur l'endurance physique et la créativité
artistique, et il y avait toujours ce risque d'un accident de santé. Pour
faire partie des statistiques d'accidents Stevie Ray Vaughan est mort dans un
accident d'hélicoptère. Buddy Holly, etcetera. La liste est trop,
trop longue.
En octobre 1990, Huey Lewis et d'autres stars du rock se
sont produits au Madison Square Garden lors d'une soirée en hommage à
John Lee Hooker au bénéfice du Delta Blues Museum. Cela coïncidait
avec le Benson & Hedges Blues Festival. Luther Allison n'était pas
invité. La même année, un numéro spécial d'un
magazine blues dédiait son "blues room" aux grands du blues,
vivants et morts. Luther Allison n'était pas mentionné.
"Si
le blues est en plein boom", disait-il, "il y quelque chose derrière.
Quelqu'un doit voir clair dans ce qui s'y passe. Ce retour a une raison.
Qu'y-a-t-il de nouveau dans la musique pour qu'elle revienne? Il y a des gens là-haut
poussé au sommets en copiant. Tandis que l'artiste qui leur a ouvert
certaines portes musicales, Luther Allison, qui est toujours très actif
comme artiste, ne va nulle part. Que faut-il pour se faire respecter quand on
est créatif? Je fais tout ce que je peux pour ne pas nommer de noms.
Compris?"
Si on insistait, il confirmait que les noms pas nommés
était bien des noms blancs. "Maintenant tout va bien pour eux
parce-que, tu sais - wow! - le blues est de retour. Mais si ça ne marche
pas pour eux, ils peuvent toujours changer pour le pop ou rock ou country ou
n'importe quoi."
Avec une planète en peau de chagrin et une communication en
pleine expansion, il est d'autant plus facile pour des musiciens issus d'une
discipline de devenir convaicants dans une autre. Un groupe blues en France peut
avoir ses véritables racines à Chicago. L'ironie, cependant, est
que les critiques français ne considèrent pas un groupe blues avec
un nom français tout à fait assez authentique, et Allison voulait
tendre ses racines et les développer en même temps.
Il
appelait cela "ouvrir de nouveau dialogues". Avec sa propre voix, un
peu rauque, que l'on reconnaissait immédiatement, et les puissants
joueurs de cor français qu'il employait vers la fin de sa carrière,
les dialogues étaient nouveaux et stimulants. Il était unique et
son public européen devenait de plus en plus enthousiaste. Il avait tous
les ingrédients qu'il faut sauf un - la géographie.
Il ne
se sentait pas chez lui ici. Il semblait se désintéresser
totalement de Paris. Il n'a jamais appris la langue, on le voyait rarement dans
les clubs ou cafés avec des musiciens autres que les siens. Sa vie c'était
son groupe - point final. On se l'imaginait répétant sur sa
guitare ou sur son harmonica, ou écoutant ses bandes jusqu'à tard
dans la nuit....avec le mal de pays et broyant du noir.
Il jouait au
tennis dans la banlieue de Saint Cloud, où il habitait, des heures
durant. Il a même passé une semaine entière à laver
ses carreaux. Il fallait s'occuper disait-il. Mais c'était un échappatoire
plutôt qu'autre chose.
L'amèretume était forte: "Je
suis plein d'entrain. Je ne me drogue pas. Je ne bois pas. Je suis toujours à
l'heure. Je suis très qualifié. Pourquoi n'y a-t-il pas une place
pour Luther Allison?"
Finalement, il y a eu une place, mais c'était
trop tard. Il a été nommé Blues Entertainment &
Contemporary Blues Male Artist of the Year (Artiste masculin de l'Année
pour le Blues et le Blues contemporain) lors des 18eme W. C. Handy Awards
Annuels qui se sont déroulés à l'Orpheum Theater de
Memphis, Tennessee.
D'autres Américains s'installent ici pour la qualité de
vie, pour la culture, pour l'architecture - pour échapper à la
banalité. Ils aimeraient se sentir Européens quelque part.
Allison, en revanche, était un expatrié véritable. Ici, il
est toujours resté un étranger. Il a laissé derrière
lui quelquechose qu'il aimait, il n'a pas trouvé quelquechose de nouveau à
aimer.
Il s'est trouvé ici parce-que sa survie était
ici. Bien qu'il a toujours fait savoir combien il était reconnaissant aux
Français d'apprécier sa musique, il rêvait d'un retour en
triomphe à Chicago. Mais "pas avant que j'ai un "tube"
derrière moi, pas avant qu'on m'accepte pour ma vraie valeur. J'ai tout
ce qu'il faut pour être une légende. Partout en Europe on me traite
de légende. Pas en Amérique. J'aime ce mot. Légende." |
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