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Par Eric Taver
ARIS,
24 février 1999 - "
Schumann révélé ". Ces mots par lesquels
ce coffret a été présenté au public font
allusion à la mauvaise réputation qu'on a longtemps prêtée
aux symphonies de Schumann : Schumann serait plus doué pour les
courtes pièces de piano que pour les grandes symphonies,
Schumann ne saurait pas vraiment orchestrer. Ces enregistrements,
effectués sur instrument d'époque, nous permettraient
donc de dissiper cette mauvaise impression.
Mais, honnêtement,
qu'est-ce que ces enregistrements nous révèlent que nous
ne sachions déjà depuis quelques années ? Nous
savions, depuis les disques de Harnoncourt et du Chamber Orchestra of
Europe (Teldec), qu'un ensemble aux effectifs allégés
convenait mieux à ces symphonies qu'un " gros "
orchestre symphonique et éclaircissait donc l'orchestration.
Les amateurs n'avaient pas manqué de remarquer une Symphonie
n° 2 enregistrée sur " instruments d'époque
" par l'Orchestre des Champs-Élysées et dirigée
par Philippe Herreweghe (Harmonia Mundi). Ils en avaient déjà
conclu que l'utilisation d'instruments de facture similaire à
celle utilisée du temps de Schumann permettaient aux différents
pupitres de mieux se faire entendre lorsqu'il étaient superposés.
La
révélation viendrait-elle alors du fait qu'on nous
propose ici, en plus des symphonies numérotées de 1 à
4, une Zwickauer Symphonie écrite par Schumann avant
celles-ci et une première version de la Symphonie n° 4
? La première version de la 4e Symphonie n'est plus depuis
longtemps un scoop (l'intégrale Teldec de Masur et du
Philharmonique de Londres de 1990 l'a donnée à connaître
à un large public), pas plus que la Zwickauer Symphonie
de 1832 qu'un Neville Marriner a déjà dirigée
pour Capriccio.
Gardiner nous propose donc, non une révélation,
mais une carte complète et cohérente de terres découvertes,
et révélées, par d'autres que lui. Le fait
d'avoir réuni toute l'uvre orchestrale de Schumann, de
l'essai inachevé de la Zwickauer jusqu'à la dernière
révision de la 4e, en passant par l'Ouverture Scherzo et
Finale et le Konzertstück est en effet unique.
En
possession de cette somme, il y a alors deux façons d'écouter
ces disques. L'une est réservée aux musiciens
professionnels et aux critiques maniaques : tête dans la
partition et crayon en main, on note la foule de micro-détails,
de phrasés, d'accents, de rubatos qui rafraîchissent de
beaucoup notre vision des partitions de Schumann. J'ai par exemple
apprécié l'articulation du tout début de la Symphonie
n° 3 " Rhénane " qui propulse tout le
mouvement, ou le scherzo de la 4e dans lequel Gardiner oppose accents
sur le temps et accents à contretemps. L'efficacité
rythmique, l'essor de l'écriture schumannienne ont certainement
besoin de ces carrures presque excessives : on a trop souvent pris
l'habitude d'en raboter les angles sous prétexte de "
romantisme " mollasson.
Mais voilà, il y a aussi
une seconde façon d'écouter ces disques, la vôtre
je suppose, et la mienne aussi quand je demande à mon corps et à
mon cur d'apprécier une musique et à mes yeux de
quitter la partition. Et là, avec ces symphonies de Schumann
dirigées par Gardiner, un ennui profond s'est soudain emparé
de moi. Et pourtant, l'orchestre est splendide (les cors dans la Rhénane,
et dans le Konzertsück) ; et pourtant, on l'a dit,
Gardiner ruisselle d'intelligence musicale. Mais il est ici en démonstration
permanente : ses musiciens obéissent au doigt et à l'il
sans jamais donner l'impression qu'ils vivent, par eux-mêmes,
cette musique. Ils dessinent des phrasés au burin, avec des
couleurs sorties du tube, sans clarté, ni obscurité.
L'orchestre possède toujours la même densité,
jamais vraiment léger, jamais vraiment puissant, jamais pris de
ce doute qui ronge la musique de Schumann. Prenons l'adagio de 2e
Symphonie, une des pages les plus sublimes de Schumann, et qui est
ici glaciale. Qu'est-ce donc qu'on me " révèle "
ici ? Qu'à l'écoute de cette musique aucun frisson ne
doit venir parcourir mon échine ? Que mes yeux, même très
légèrement, ne doivent pas se mouiller ?
Non,
on ne retrouve dans ce coffret pas même quelque écho,
quelque souvenir, aussi ténu fût-il, des plaisirs et des
drames mis en scène par Bernstein le survolté (Sony),
par Szell l'obsessionnel (Sony), par Karajan le sybarite (DG) ou
Sawallisch le juste (EMI).
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