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Sergui Celibidache

The Klemperer Legacy

The Klemperer Legacy

The Klemperer Legacy



Critiques de CD classiques - 17 mai 1999
Brahms, Beethoven, Varèse...

Par Eric Taver

PARIS, 17 mai 1999 - De ces trois beaux coffrets, véritables sommes récemment parues, celui que je recommenderai avec le plus de chaleur n’est peut-être pas celui vers lequel l’acheteur potentiel se dirigera le plus spontanément dans son magasin de disques préféré.

On serait en effet tenté de se ruer sur les symphonies de Brahms enregistrées sous la direction du mythique Sergiu Celibidache. On sait que le chef roumain, jusqu'à sa disparition en 1996, s'était formellement opposé à l'idée de faire un disque. Pour lui le type d'écoute des auditeurs et la tension des musiciens requis lors d'un concert constituaient la seule possibilité d'apprécier véritablement la musique. Il était en cela à l'exact opposé d'un Glenn Gould qui, lui, refusait le concert (envisagé comme une sorte de cirque) et considérait le disque comme le support le plus authentique de l'émotion musicale.

Cette intégrale des symphonies de Brahms, captée lors de concerts, nous aide certainement à comprendre la logique de Celibidache, mais au détriment de la musique de Brahms : c'est une succession de moments, souvent très beaux voire d'étonnante ampleur (le début du finale de la 2e Symphonie). Au concert, on demeurerait peut-être cloué au fond de son fauteuil, par exemple par certains passages du premier mouvement de la 3e Symphonie, mais, au disque, on perçoit très vite que ces instants s'emboîtent assez mal les uns dans les autres.

Or, il y a une logique du temps chez Brahms qui est une cohérence de la pulsation, à l'intérieur de laquelle s'organisent les variations. Cette maîtrise très classique, très beethovénienne en fait, du temps ne s'accorde pas du tout avec cette succession d'instants que nous propose Celibidache. L'idée qu'un seul moment puisse résumer tout un mouvement de symphonie fonctionne certainement chez Bruckner : on se rappelle peut-être la formidable fin de sa 4e Symphonie dans l'interprétation de Celibidache qu'EMI a publiée. Mais elle réduit considérablement la construction de l'écriture brahmsienne. Ajoutez à cela que l’Orchestre de Stuttgart n'est vraiment pas au mieux de sa forme, et disons même qu'il est assez en dessous d'une raisonnable moyenne : que d'horribles attaques des bois, de violons incapables de tenir la longueur d'un coup d'archet, de cuivres piteux !

Bref, si voulez découvrir la puissance de l'architecture de ces symphonies et non les quelques joliesses qu'elles recèlent, précipitez-vous sur les enregistrements de Klemperer qu'EMI publie à nouveau dans sa collection The Klemperer Legacy .

Anne Sophie Mutter

L'intégrale des sonates pour piano et violon de Beethoven enregistrée par Anne-Sophie Mutter et son accompagnateur attitré, Lambert Orkis, a, vous l'avez peut-être remarqué, suscité la polémique, ou plutôt la déception chez la plupart des critiques. On a partout souligné que la formidable violoniste allemande en faisait un peu trop à sa tête, sans réellement prendre soin du texte beethovénien.

Certes. Transformer le début de la Sonate à Kreutzer en un terrible exercice de manipulation du son (du non vibré au vibré) lui donne un petit côté musique contemporaine (j'ai pensé à Ligeti) qu'on ne vient pas nécessairement chercher lorsqu'on achète un disque de musique de Beethoven. Et la grâce souvent gratuite des trois premières sonates, la fraîcheur duPrintemps semblent ici totalement oubliées au profit d'une sorte d'ivresse sonore qui donne à ses pages une épaisseur démesurée. Passons enfin sur un pianiste qui devrait avoir un rôle d'égale importance à celui de la violoniste : ces sonates ont été écrites " pour piano et violon " - dans cet ordre -, alors qu'on entend ici des sonates pour violon avec accompagnement de piano. Et encore l'accompagnement est plutôt pâle.

Mais, amis du violon, amoureux du violon, adorateurs du violon, ne manquez pas sous ces bons prétextes un des plus fabuleux enregistrements qu'on n'ait jamais consacré à votre instrument favori. L'extraordinaire maîtrise d'Anne-Sophie Mutter, qui semble pouvoir tout faire avec son violon, des sons chauds comme des sons froids, d'autres impalpables ou d'autres encore d'une profondeur insensée, est mise au service d'une inventivité proprement inépuisable. Chaque note est ici une prouesse technique et une trouvaille.

Alors, bien sûr, si vous désirez avant tout découvrir les sonates de Beethoven, précipitez-vous sur le coffret EMI de Christian Ferras et Pierre Barbizet qui sont parvenus au parfait équilibre entre clarté et engagement, ou osez l'affrontement, très beethovéniens, des deux fulgurantes personnalités que sont Gidon Kremer et Martha Argerich (Deutsche Grammophon).

Mais si, en soi, la sensualité du violon, ici portée à son paroxysme, vous parle un tant soit peu, laissez-vous tenter, séduire et envoûter par celui d'Anne-Sophie Mutter.

Riccardo Chailly - Edgard Varèse

Finalement, le plus indispensable de ces trois coffrets est donc celui que, sous la direction de Riccardo Chailly, Decca a consacré à Edgar Varèse. On ne saurait dire que ce compositeur né en France puis naturalisé américain a jusqu’ici passionné le grand public. Mais ces deux CD devraient aujourd’hui changer la donne. Varèse est inconstestablement « moderne », et il a probablement été plus loin que tous les « révolutionnaires » du XXe siècle - Schoenberg, Webern, Bartók ou Stravinski - dans sa volonté de bousculer la tradition. Pour lui, on doit faire de la musique "avec tous les sons possibles".

Pour lui, on doit faire de la musique « avec tous les sons possibles ». Avant de s’emparer, parmi les premiers, des possibilités offertes par la musique électro-acoustique, il semble donc avoir imaginé de transformer l’orchestre en générateur de sons, de rythmes et de couleurs, sans égard pour les notions de mélodie, de pulsation régulière, ou de timbres définis. Varèse se sert ainsi, pour alimenter son imagination, des sons produits par la ville (ses Amériques sont grouillantes, parsemées de bruits de sirènes, et sans aucun rapport avec les lieux communs sur les "grands espaces").

Des percussions seules suffisent à bâtir un morceau entier (Ionisations), tout comme les lois de la physique (Hyperprism). Varèse travaille le son comme un matériau, dont il module les textures et les densités. Aussi les couleurs qu’il fait surgir sont-elles proprement inouïes (il tient en cela de Debussy) ; et ses rythmes ne jalonnent pas le temps qui passe mais se résolvent plutôt en convulsions (en cela, il est à l’exact opposé d’un Stravinski).

De la quinzaine d’oeuvres que ce compositeur fascinant nous a laissée, Robert Craft (CBS), glacial, et Pierre Boulez (Sony), chirurgical, nous avaient donné des lectures passionnantes, mais très peu séduisantes. Nagano (Erato) et surtout Mehta (Decca), dans Arcana, nous permettaient de deviner qu’il y avait en lui une sensualité et une capacité à hypnotiser.

Chailly, avec ce coffret, bénéficiant des voluptueuses couleurs de l’Orchestre du Concertgebouw et de la souplesse de l’Ensemble ASKO, prend tout simplement le pari de jouer Varèse comme un classique. Il ne s’agit pas ici de nous montrer à tout prix à quel point sa musique est violemment nouvelle, mais de la laisser se développer, en assumant bien sûr les rumeurs du grand orchestre dans Amériques et Arcana aussi bien que les éclats des ensembles de vents et percussions dans Hyperprism et Intégrales. Jamais la musique de Varèse n’avaient été enregistrée avec le souci de rendre ainsi hommage à son intense beauté.

Si l’on ajoute que les mélomanes déjà familiarisés avec ce compositeur y découvriront également un inédit de 1947 (Tuning Up, qui parodie un orchestre en train de s’accorder) et une version « originale » d’Amériques (celle de 1918-1921), on comprendra que l’on puisse considérer ce coffret comme un splendide portail ouvrant vers ce que la musique du XXe siècle nous a laissé de plus saisissant. A vous de découvrir ces nouveaux territoires !

Lire l'interview exclusif de Riccardo Chailly à Amsterdam (en anglais).


Johannes Brahms (1833-1897) :Intégrale des symphonies.
Orchestre symphonique de la Radio de Stuttgart,
direction Sergiu Celibidache (1974-1976).
Deutsche Grammophon 459 635-2 (3 CD + 1 CD de répétition).

Johannes Brahms (1833-1897) :Symphonie No. 1; Tragische Ouvertüre; Alt-Rhapsodie.
Philharmonia Orchestra,
Christa Ludwig, mezzo-soprano
Philharmonia Chorus
direction, Otto Klemperer.
EMI Classics : The Klemperer Legacy, CD 7243 5 67029 2 9.

Johannes Brahms (1833-1897) :Symphonies No. 2 et 3
Philharmonia Orchestra,
direction, Otto Klemperer.
EMI Classics : The Klemperer Legacy, CD 7243 5 67030 2 5.

Johannes Brahms (1833-1897) :Symphonie No. 4; Akademische Fest - Ouvertüre
Robert Schumann (1810-1856) : Ouvertüre: Genoveva; Ouvertüre: Manfred
PhilharmoniaOrchestra,
New Philharmonia Orchestra (Schumann Ouvertures)
direction, Otto Klemperer.
EMI Classics : The Klemperer Legacy, CD 7243 5 67031 2 4.

Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Intégrale des sonates pour piano et violon.
Pièces pour horloge mécanique WoO 33 n° 3 (arrangement Willy Hess).
Contredanses WoO 14 nos 4 et 7. Menuet WoO 10 n° 2 (arrangement Mischa Elman).
Anne-Sophie Mutter (violon), Lambert Orkis (piano).
Deutsche Grammophon 457 619-2 (4 CD).

Edgar Varèse (1883-1965) :L’oeuvre intégrale.
Sarah Leonard (soprano), Mireille Delunsch (soprano)
François Kerdoncuff (piano), Kevin Deas (basse), Jacques Zoon (flûte)
Choeur d’homme du Choeur philharmonique de Prague
Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam
ASKO Ensemble, direction Riccardo Chailly
Decca 460 208-2 (2 CD).

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