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Photos : EMI |
Yehudi
Menuhin (1916-1999) Trois
étapes dans la vie d'un violoniste Par
Eric Taver
PARIS, 25 mars 1999 - On a beaucoup
rendu hommage " au musicien et surtout à l'homme "
(entendu sur une radio) que fut Menuhin. Certains auront même
confondu l'homme avec les entreprises qui profitaient du " logo "
Menuhin pour prospérer dans son sillage. On en oublierait presque
de parler du violoniste Menuhin, de ce phénomène qui a su à
la fois sidérer l'Amérique de l'entre-deux-guerres,
commander et créer un des chefs-d'œuvre du XXe siècle
- la Sonate pour violon seul de Bartók -, et donner la réponse
dans les plus grands concertos du répertoire allemand à
l'un des maîtres de la tradition - Wilhelm Furtwaengler.
Menuhin est d'abord un phénomène américain.
Il est probablement le premier enfant prodige du violon issu du Nouveau
Monde, et fêté par lui. Je ne lui vois qu'un prédécesseur
: Louis Persinger. Né à Rochester, enfant prodige mais
vite oublié, ayant bénéficié de
l'enseignement du violoniste belge Ysaÿe, Persinger sera ensuite,
entre 1914 et 1915, violon solo du Philharmonique de Berlin d'Arthur
Nikisch, avant d'être le premier grand professeur de… Yehudi
Menuhin. On le verra, la carrière de Louis Persinger est une véritable
répétition générale de celle de Menuhin,
comme si les Etats-Unis avaient eu besoin d'un prototype avant de
pouvoir engendrer Menuhin.
Son second grand professeur, auprès
de qui il se sentait " un nain ", sera Enesco. Enesco n'est
pas Américain, mais c'est un déraciné. A Vienne,
puis à Paris, où il est l'élève du belge
Martin Marsick, Enesco est Roumain. Mais dans son pays, il n'est pas
Roumain, il est Moldave. De Persinger en Enesco, Menuhin reçoit
donc un enseignement issu de l'école franco-belge, mais réinventé
par des exilés. En fait, le violon de Menuhin est un violon
d'autodidacte, un violon neuf comme l'Amérique est neuve.
On comprend mieux, en écoutant ses enregistrements
d'avant-guerre, la fameuse déclaration de Menuhin proclamant
qu'il voulait cumuler " l'élégance de Kreisler, la
sonorité d'Elman (" le violon qui parle ") et la
technique de Heifetz ". Car le modèle de carrière en
ces années d'avant-guerre, c'est bien sûr Heifetz. Menuhin
est né en 1916, et Heifetz est arrivé aux Etats-Unis en
1917, où sa virtuosité fait l'effet d'une bombe : toute l'éducation
du jeune Yehudi se fait au milieu des acclamations que l'Amérique
adresse à Heifetz. Ses premiers enregistrements, les plus
passionnants violonistiquement, en témoignent.
Heifetz, du strict point de vue de la technique, c'est déjà
notre époque. Mais, il faut l'avouer, le style de Heifetz, assez
prétentieux avec son violon placé très haut, n'est
pas encore le nôtre. Il faudra attendre une autre génération
pour que ce sentiment d'un charme un peu désuet disparaisse définitivement.
Ces premiers violonistes à parler un langage qui nous
soit encore contemporain, ce seront Milstein, Oïstrakh, et Menuhin.
Ils domineront l'après-guerre. Or, à cette époque,
Menuhin n'est déjà plus le flamboyant prodige qu'il a été.
Les événements lui ont fait acquérir une sorte
d'humilité nouvelle, de responsabilité nouvelle. De plus,
ayant commandé une " petite pièce " à
Bartók, pour l'aider, il se retrouve, en 1944, à devoir défendre
un chef-d'œuvre, et à devoir se battre pour en maîtriser
les terribles difficultés techniques. Ecoutez la fugue de cette
Sonate dans l'enregistrement de 1947, jouée lentement, obstinément,
avec plus de ténacité que de panache. Menuhin s'y bat
contre sa propre facilité.
Mais, pour Menuhin, la
grande affaire de l'après-guerre, c'est la rencontre avec
Furtwaengler. En réhabilitant le chef allemand accusé de
sympathies pro-nazies, c'est aussi toute une tradition, toute une
culture allemande - celle-là même qu'il avait à
peine découverte durant deux étés auprès du
violoniste allemand Adof Busch - que ce violoniste juif new-yorkais
entend défendre au milieu des flons-flons de l'Amérique
triomphante. Et, parce qu'il a appris à chercher, à
s'adapter, il pourra se mouler dans la vision métaphysique du
Concerto de Brahms qui est celle de Furtwaengler. C'est bien sûr
dans la version de 1949, avec l'Orchestre du Festival de Lucerne, qu'il
faut entendre Menuhin se jeter sur les notes en prenant tous les
risques. C'est ici que le Menuhin que nous connaîtrons ensuite se
fait jour, celui dont la main gauche monte dans l'aigu en tirant sur la
note, l'attrapant du bout du doigt et vibrant pour atténuer le
risque de dérapage. C'est là qu'on voit se fixer ce son
arraché, très dans la corde, mais aussi toujours dynamique
(à la différence de celui d'Oïstrakh, qui joue avec
la pesanteur). Le système Menuhin est alors en place.
A partir de là, tout est possible, et surtout les rencontres avec
les mondes esthétiques les plus divers. Furtwaengler donc, mais
aussi, plus tard, des musiciens aussi différents que Wilhelm
Kempff, Glenn Gould ou même David Oïstrakh : qui n'a été
ému par la rencontre des deux violonistes dans le Double Concerto
de Bach qu'on trouve dans le film de Bruno Monsaingeon " Le Violon
du siècle " ? Pour comprendre cette capacité
d'adaptation de Menuhin, se glissant dans le mouvement lent tout à
l'écoute d'Oïstrakh, il faut comparer cet enregistrement à
celui que le violoniste avait gravé en compagnie de son maître
Enesco. Ce sont deux mondes, et pourtant c'est le même Menuhin.
On
passera sur les rencontres plus exotiques avec le jazz et les musiques
non occidentales, pour retenir enfin les rencontres de Menuhin avec
lui-même. La discographie de Menuhin contient en effet un nombre
très importants de " remake " : les grands concertos,
les sonates et partitas pour violon seul de Bach, la Sonate de Bartók…
Comme chez Furtwaengler, ces " remake " sont à chaque
fois des recréations et non des répétitions. Les
tempos, les doigtés, les coups d'archet, tout change.
L'expression général (c'est frappant dans Bach) est, au même
titre que la technique, à la recherche de la sérénité,
de l'équilibre, même si les moyens semblent fuir devant
l'exigence.
Il n'y a donc pas d'interprétation définitive
avec Menuhin, mais une quête du repos, d'un lieu où la
musique serait, loin de toute esbroufe, naturellement vivante, où
elle se respire plus qu'elle ne se montre. Cette ouverture du sentiment
musical au-delà de la technique et des écoles, cette
volonté farouche d'aller cueillir la musique à la source,
on la retrouve aujourd'hui chez un Gidon Kremer, ou un Gil Shaham. C'est
en ce sens que la leçon de Menuhin demeure, aujourd'hui plus que
jamais : élevé en Amérique, au temps des triomphes
médiatiques de Heifetz, Menuhin est mort à Berlin, au plus
près d'Adolf Busch et de Wilhelm Furtwaengler.
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