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Par Laurence
Grenier
NEW-YORK,
7 Février 2002 - Refuser de passer à la télé,
voilà comment l'auteur de ce gros livre (568 pages) a lancé
sa campagne de publicité! Non pas qu'il n'ait déjà
pas une certaine notoriété: l'ouvrage avait obtenu une
prestigieuse récompense, la "National Book Award", et
sur sa jaquette, le macaron en relief doré, témoin de
cette distinction était accompagné du sceau encore plus
envié, si on cherche des ventes,
"Oprah's
Book Club": de là toute la pub!
En effet,
l'auteur,
encore jeune (moins de 40 ans) n'avait pas été ému
par sa chance d'être selectionné par le chantre de la
culture populaire, Oprah
Winfrey, qui, après avoir extrait des masses les
confessions les plus variées, les avait fait lire, grâce à
une émission dont les retombées en dollars feraient pâlir
les courtisans de nos programmes littéraires! Il avait décliné
l'invitation à paraître au côté de ce
Bernard
Pivot vulgarisé, allégant qu'il ne se sentait pas
d'affinités pour les lecteurs de Barbara Cartland et de la
collection Harlequin.
Tempête, excuses de l'éditeur,
rétractation de l'hérétique: trop tard, il ne
passerait pas à la télé! Fait dûment
rapporté en détails, et à amples reprises par une
presse ravie, sous couvert de journalisme, d'envoyer à
l'animatrice-vedette un coup de pied de l'âne
qui assura au
rebelle un succès que même l'arbitre des élégances
littéraires marchandes n'aurait pu lui garantir!
C'est
ainsi que j'ai été amenée à lire, comme
tout le monde, The Corrections, de Jonathan Franzen:
L'histoire:
Dans
une petite ville du Midwest Alfred Lambert, ingénieur en
retraite, et sa femme Enid, aimante et traditionnelle, doivent
affronter la réalité terrifiante de leur vie proche de
son terme. Alfred est atteint de la maladie de Parkinson. Il commence
à perdre la tête, et s'est fait à l'idée
que leur grande maison, vidée de leurs 3 enfants devenus
adultes, devrait être vendue, tandis qu'Enid est prête à
tout pour la conserver au-delà même du raisonnable.
Pourtant elle se résigne et demande, comme dernier vu,
que ses enfants viennent passer un ultime Noël chez eux, le
dernier Noël comme autrefois. Suivent plusieurs chapîtres
consacrés aux vies plus ou moins râtées de:
Chip,
l'intellectuel eccentrique de la famille, professeur d'université
sur le point d'être titularisé, trébuche sur une
histoire d'harcèlement sexuel corsée par l'essai d'une
drogue aux effets désinhibiteurs de libido, prétexte à
quelques scènes x réussies; la description des relations
très égalitaires, sur le plan intellectuel, de
professeur à élève, et tant qu'elles ne débordent
pas le cadre de l'échange des idées, est très
instructive de la vie en campus. Idées politiques progressistes
et féminisme y trouvent la place qu'ils méritent.
Chip
est aussi l'auteur d'un scénario pour le cinéma, matière
à portrait du rêve de tout écrivaillon de faire
fortune sur le grand écran (le désir de richesse est un
bruit de fond constant du roman, image des débordements des années
90, et de l'obsession américaine pour la réussite monétaire)
Enfin, Chip est embringué dans une entourloupe qui le mène,
au risque de sa vie, en Lithuanie, autre image de fond des années
90, illustrant l'ouverture des pays de l'est à un capitalisme débridé.
Gary,
le fils aîné, banquier, marié à une riche héritière,
donne une image de l'opulence, du consumérisme, de l'éducation
permissive (qu'il accepte de donner à ses 3 garçons pour
plaire à sa femme qu'il aime mais aussi qu'il utilise dans sa
conquête du rêve américain: le dollar); il représente
aussi le patient déprimé mais conscient de la chimie de
son cerveau (adieu Freud, bonjour pharmacologie). Au sujet de sa
femme, qui refuse d'aller passer Noël chez ses beaux-parents, un
tableau triste mais plein de vérité est brossé
des rapports entre les générations, au sein d'une
famille et le peu de cas qui est fait du respect aux aînés.
Denise,
la seule fille Lambert, dont la carrière de chef talentueux
nous amène à la découverte de ses expériences
sensorielles (un grand tour gastronomique d'Europe, peu convaincant:
l'auteur ne doit pas être un gourmet!), de ses diverses
batailles qu'elle livre dans son restaurant: contre son sponsor, ses
clients, les critiques
et surtout contre elle-même,
lorsqu'elle découvre sa vraie nature homosexuelle et que sa
fringale d'amour physique sape sa puissance de travail!
Les épisodes
consacrés aux parents, à l'heure actuelle ou jadis,
permettent à l'auteur de déclarer son amour et sa compréhension
de l'âme de l'Américain moyen, possesseur d'une admirable
éthique de travail, sa gentillesse et sa modestie, qui
contrebalancent bien les défauts de goût, de style et le
manque de culture dont il est afligé.
Des allusions au
sacro-saint marché de la bourse, ses tentations (délits
d'initié); à la peine de mort; à l'évolution
des sentiments dans le mariage; à la déchéance
apportée par la vieillesse
Sans oublier l'évocation
humoristique de la création littéraire, où l'on
sent que l'auteur, qui démontre tout au long de l'ouvrage un
grand sens de l'humour, ne se prend pas (trop) au sérieux. Mais
l'action est toujours prenante, il y a une histoire réelle dont
on veut dévider les secrets, en un script bien structuré
comme dans les bons films d' Hollywood.
Le style est
excellent, très vivant, cependant sophistiqué. On a
affaire à de la littérature. En d'autres termes, The
Corrections est un bon livre, dont la lecture vous mènera
au cur de l'âme américaine contemporaine. Seul défaut,
qui empêche l'uvre d'accéder au Panthéon des
"Classiques": un peu trop travaillé, un peu trop
parfait, manquant du naturel qui distingue les ouvrages à portée
universelle. On sent trop que l'auteur est un romancier professionnel,
qui a écrit son uvre parce qu'il le voulait, et non pas
parce qu'il ne pouvait faire autrement

The
Corrections de Jonathan Franzen Farrar, Straus &
Giroux; September 2001 ISBN: 03741299 $26.00
Laurence Grenier vit aux Etats-Unis. Elle
est l'auteur du livre Histoires
de ma Mère qui vient d'être publié aux
Éditions
Bien-dire.
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