Cinema Reviews
You are in:  Home > Nouveau: Popular Culture > Movie Reviews   •  Archives   •  send page to a friend

PERSÉPOLIS AUX OSCARS: LE BOUFFE-MOLLAH DEVIENT TENDANCE

Par Abnousse Shalmani

PARIS, 24 FÉVRIER 2008- En 1986, être iranien impliquait de répondre à cette épineuse question : Betty Mahmoody a-t-elle été maltraitée par son docteur de mari dans un Téhéran lugubre et sombre, habité par des barbares mangeant avec les doigts à même le sol, se mouchant dans leurs tchadors et se lavant dans des salles de bain occupé par des cafards ?

En 2007, être persan donne l'occasion d'entendre: quelle formidable et grande culture !

Entre temps, entre la fin de la guerre Iran-Irak hier et le problème nucléaire iranien aujourd'hui, un phénomène étrange s'est produit. Une forme de schizophrénie : il existe dorénavant deux Iran. Celui de Mahmoud Ahmadinejad, élu en 2005 à la tête de la République Islamique d'Iran ouvertement antisémite et agressif. Et celui de la jeunesse occidentalisée branchée sur Internet et sur le câble, du « cinéma à prix dans les grands festivals internationaux » et aussi de Shirin Ebadi, Prix Nobel de la Paix en 2004.

Avec ses 18 traductions, ses 1,5 millions d'albums vendus mais aussi son film couronné d'un prix du jury au 60ème Festival de Cannes et représentant la France à la course aux Oscars 2008, la bande dessinée Persépolis de Marjane Satrapi participe et témoigne de ce double visage de l'Iran.

Entre la bande dessinée et le film, entre 2000 et 2007, Persépolis est devenu un symbole politique.


Persépolis de Marjane Satrapi & Vincent Paronnaud, France, 2007
Photo: Sony Pictures Classics Inc. (C) 2007

Une petite fille, Marjane, surnommée Marji, butée et attachante, exaspérante et ironique raconte son enfance. Qui n'aurait rien de particulier, si elle ne se déroulait pas en Iran, à Téhéran, durant la Révolution Islamique qui a vu s'installer au pouvoir l'Ayatollah Khomeyni. La particularité de la bande dessinée de Marjane Satrapi réside tant dans le fond que dans la forme. Raconter par une enfant l'histoire d'un pays, qui plus est complexe et méconnu comme l'Iran, était déjà ambitieux. Le faire avec un trait de crayon aussi minimaliste en fait une réussite. Par sa plume légère et son simple pinceau noir, Marjane Satrapi fait le pari de l'international, du compréhensible par tous, de l'accessible à tous les âges.

La narration se construit autour de la petite Marji qui grandit au sein des contradictions de la Révolution, de la République Islamique et enfin de l'exil en Autriche puis en France. L'originalité de la bande dessinée comme du film se trouve dans les personnages, celui de la petite fille et celui de la truculente grand-mère. Opiomane et libérée, morale et excessive, cette grand-mère est surtout une résistante absolue à toute forme de dictature. Etonnante association que celui de ces deux femmes, l'avenir et le passé, insistant sur la génération perdue des parents, de ceux qui n'ont pas vu venir la Révolution ou qui l'ont mal analysé. Ce que raconte Persépolis c'est ce que fut la Perse et ce que peut devenir l'Iran.


Persépolis de Marjane Satrapi & Vincent Paronnaud, France, 2007
Photo: Sony Pictures Classics Inc. (C) 2007

Justement, Persépolis , c'est la Grande Perse, c'est les parfums d'un empire qui aimait le vin, la poésie et les conquêtes. C'est Ferdouzi, Hâfez et Zarathoustra, la déesse Mitra et le safran, la route de la soie et les Shahs, les arts Safavides et les jardins, les miniatures et les cerises, le norouz et les guerres médiques, le Grand Darius, Alexandre et le caviar, Farah Diba en Chanel et les couvertures de Paris-Match . C'est tout ce qui est antérieur à 1979 et à la Révolution Islamique. En l'espace de quelques mois l'Iran à changé de visage : la prise des otages à l'Ambassade Américaine qui durera 444 jours (novembre 1979-20 janvier 1981), la guerre Iran-Irak (1980- 1988) qui mit en lumière la réalité délirante des martyrs chiites et fit plus d'un millions de morts, l'assassinat de l'ancien premier ministre Chapour Bakhtiar, en 1991, à Paris qui inaugura l'ère des fatwas en cours jusqu'à nos jours. Bref, l'enlisement du pays dans un extrémisme toujours plus absurde effacèrent aux yeux de la grande majorité l'Histoire de l'Iran. Un voile noire à recouvert le pays accentué par le traitement médiatique et les productions télévisuelles de piètre qualité. Le livre de Betty Mahmoody et le tapage médiatique qui s'ensuivit ne fit qu'accentuer le malentendu : l'Iran était devenu un pays exotique et infréquentable.

Petit à petit, à partir du milieu des années 90, l'Iran a dévoilé ses complexes, conséquence de la rencontre entre la jeunesse, (nombreuse : 65% de la population a moins de vingt cinq ans) et le monde. Entre l'avenir et l'ère de la communication. Le monde occidental a, alors, entrepris de regarder l'Iran autrement, c'est à dire comme il est : un nœud de contradiction. Les tentatives de réformes du Président Khatami considéré comme modéré (1998-2005), les manifestations étudiantes pour une plus grande liberté (en juillet 1999 et durant l'été 2003, plus de 4.000 personnes furent arrêtés) et les nombreuses arrestations dans les milieux intellectuelles complètent l'évolution de l'image de l'Iran.

Pour expliciter cette idée, l'ouverture du film Syriana de Stephen Gaghan (2005) : sur fond de musique techno une jeune femme, en une série de plan très serrés, retire ses talons aiguilles, sa courte robe, ses bas puis se coiffe, enfile des baskets et un pantalon, met son voile et quitte la chambre. Nous sommes à Téhéran en 2005 et une jeune femme quitte la maison pour la rue. Gestes quotidiens d'une jeunesse qui s'accommode des interdictions à l'extérieur et vit à l'intérieur sa « vraie » vie.


Persépolis de Marjane Satrapi & Vincent Paronnaud, France, 2007
Photo: Sony Pictures Classics Inc. (C) 2007

C'est par le cinéma justement que l'Iran est devenu un peu plus lui même. Des cinéastes comme Abbas Kiorostami, Mohsen Makhmalbaf, sa fille Samira, Jafar Panahi ont raflé les prix les plus prestigieux dans les grands festivals. Ainsi, Kiorostami qui reçoit des mains de Catherine Deneuve, la Palme d'Or pour Le Goût de la Cerise en 1997. Ou encore Le Cercle de Jafar Panahi (2000) arrivé à Venise au dernier moment, bloqué par la censure iranienne, symbole de l'oppression des femmes et par extension de la population tout entière. Le film fut projeté, le Lion d'Or remporté, la sortie européenne et le succès honorable démontrant l'existence d'un Iran résistant donc, fréquentable.

Le problème du nucléaire iranien est une nouvelle étape dans une crise mondiale qui va en s'amplifiant. Dans le même temps, l'Iran devient de plus en une curiosité, un pays à la limite de la schizophrénie où se côtoient les discours hystériques du Président et le succès populaire d'une Laleh Seddigh, jeune beauté trentenaire devenue la première sportive à participer à des compétitions mixtes depuis la Révolution, et dont les victoires automobiles sont d'abord interdits de diffusion à la télévision jusqu'à son exclusion de la piste de l'Azadi Stadium de Téhéran en septembre 2006. Un pays où la jeunesse surinformée et étouffée par le régime des mollahs réclame d'un côté plus de liberté et de l'autre refuse de jouer le jeu de l'Occident en soutenant l'idée du nucléaire. L'image de l'Iran à évolué en Occident sous l'impulsion des acteurs culturels.


Persépolis de Marjane Satrapi & Vincent Paronnaud, France, 2007
Photo: Sony Pictures Classics Inc. (C) 2007

La publication de Persépolis en 2000 accompagne et couronne ce mouvement d'intérêt pour l'Iran.

Persépolis est devenu un événement politique au Festival de Cannes 2007. Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud ont beau eu répéter durant le Festival, la portée humaniste du film, il était déjà trop tard : décrire les absurdités et la violence de la République Islamique est un acte politique. Alors que le Président Ahmadinejad organise en grande pompe à Téhéran une conférence négationniste, l'Occident s'emballe pour la culture persane, suivant les aventures tragi-comiques de la petite Marji. Catherine Deneuve et Danielle Darrieux prêtent leurs voix aux personnages du film et Cannes leur offre la plus longue standing ovation du Festival. C'est par les voies diplomatiques que Persépolis se transforme : la République Islamique proteste officiellement auprès de la France de la sélection du film qui offre « un tableau irréel des conséquences et des réussites de la Révolution islamique » . Dès lors et après le discours de Marjane Satrapi recevant le Prix du Jury qu'elle dédie à tous les iraniens, le fossé se creuse entre l'Iran intégriste représenté par le Président et un obscur et indéfini « peuple iranien ». L'annonce de la sélection du film pour représenter la France aux Oscars ne fait qu'accentuer la part politique du film.

Ce que fait Persépolis c'est offrir un visage à l'Iran. Un visage humain. L'émotion suscitée par le film dans les milieux de l'immigration iranienne en France et ailleurs révèle d'une part ce besoin de fierté, légitime, des exilés et d'autre part la volonté de faire entendre une autre voix. Et même si cette voix est approximative et partisane.

En effet, le problème de Persépolis réside certainement dans sa lecture « gauchiste » de la Révolution. Le parti communiste iranien (le Parti Tudeh) a été le grand perdant de 1979. Interdit en février 1949 à la suite d'une tentative d'assassinat du Shah à l'Université de Téhéran et du rapprochement de l'Iran avec les Etats-Unis, le Parti Tudeh était le groupe d'opposition d'une frange de la grande bourgeoisie, issue de l'aristocratie et des grands propriétaires terriens, face à Mohammad Rezâ Pahlavi.


Persépolis de Marjane Satrapi & Vincent Paronnaud, France, 2007
Photo: Sony Pictures Classics Inc. (C) 2007

A la suite de la Révolution de 1979, les prisonniers politiques libérés par cette même Révolution retrouvèrent rapidement leurs geôles. Marjane Satrapi les décrit comme des héros, des hommes et femmes courageux qui se sont battus pour un idéal démocratique écrasé par le régime des mollahs. Certainement qu'il a existé de tels personnages. Mais, dans sa grande majorité, les communistes iraniens étaient plus occupés de débattre des doctrines politiques et économiques de Staline plutôt que de préparer le terrain de la démocratie. Par ailleurs, l'anti-américanisme viscéral du Parti Tudeh, à l'instar de tous les partis communistes ralliés à Moscou , les a même rapprochés, un temps, des islamistes. L'extrême gauche iranienne ne s'est pas fait voler sa révolution : elle n'en avait simplement aucune conscience. Mais là ne s'arrête pas le sentiment de gêne : Marjane Satrapi, dans la bande dessinée comme dans le film, nous présente les Révolutionnaires islamistes comme des analphabètes ivres de religion. Ainsi un des personnage, directeur d' un hôpital se trouve être l'ancien laveur de carreaux d'une de ses patientes qui n'ose le regarder dans les yeux de peur qu'il n'accorde pas l'autorisation d'opérer son mari. Il est vrai que la Révolution Iranienne s'est largement appuyée sur la masse grandissante du sous-prolétariat urbain, pauvre, rustre et religieux. Mais des universitaires, des médecins, des avocats, des journalistes, des cinéastes ( à l'instar de Mohsen Makhmalbaf qui a longtemps et activement soutenu la politique des mollahs), ont fait aussi cette Révolution.

Persépolis fait son apparition sur la scène mondiale dans un climat international tendu. Le film joue sur la corde sensible de l'enfance et dégage une émotion réelle malgré les inexactitudes historiques. Film d'animation plein d'humanisme et de poésie, film symbole d'une génération qui n'a connu de l'Iran que ses mollahs, Persépolis fait parti de ces films « nécessaires ». Alors, en ces temps difficiles laissons ce nouveau visage iranien nous porter pour tenter de déchiffrer, un peu, ce pays et cette culture. Et retenons cette dernière scène du film : un chauffeur de taxi d'Orly demande à l'héroïne son pays d'origine. Celle-ci revenant du hall d'embarcation d'où elle ne peut plus embarquer répond dans un souffle : « D'Iran ». Elle qui n'a pas revu son pays natal depuis tant et tant d'années met dans ce mot toute la douleur des exilés.

Abnousse Shalmani est née à Téhéran en 1977. Productrice et réalisatrice de courts-métrages, elle prépare actuellement des projets de documentaires, de fictions ainsi qu'un roman mêlant l'histoire individuel et la grande Histoire.

Persépolis
de Satrapi Marjane

Broché: 365 pages
Editeur : L'Association; Édition : Intégrale (mai 2007)
Collection : Ciboulette
Langue : Français
ISBN-10: 2844142400
ISBN-13: 978-2844142405
EUR 32.00

EN SAVOIR PLUS

La rédaction de Culturekiosque a choisi pour nos lecteurs:

The Shia Revival: How Conflicts Within Islam Will Shape the Future
de Vali Nasr
Broché: 240 pages
Editeur: W. W. Norton (Avril 2007)
Langue : Anglais
ISBN-10: 0393329682
ISBN-13: 978-0393329681
EUR 10,77

The Soul of Iran
A Nation's Journey to Freedom

de Afshin Molavi

Broché: 352 pages
W. W. Norton; (Septembre 2005)
Langue : Anglais
ISBN-10: 0393325970
ISBN-13: 978-0393325973
EUR 11,32

Second Chance: Three Presidents and the Crisis of American Superpower
de Zbigniew Brzezinski
Relié: 240 pages
Basic Books (Mars 2007)
Langue : Anglais
ISBN-10: 0465002528
ASIN: B0013TMN2U
EUR 19,19

The Pursuit of Pleasure: Drugs and Stimulants in Iranian History, 1500 - 1900
de Rudi Matthee

Relié: 366 pages
Princeton University Press (Juillet 2005)
Langue: Anglais
ISBN-10: 0691118558
ISBN-13: 978-0691118550
EUR 30,03

Paris Chic, Tehran Thrills
Aesthetic Bodies, Political Subjects

By Alexandru Balasescu
Broché & Electronic (pdf)
Pages: 318
Langue: Anglais
Zeta Books, 2007
ISBN 978-973-87980-2-1
Livre: EUR 29
eBook: EUR 9

Kitsch Hollywoodien: DVD

Jamais sans ma fille (1991)
Brian Gilbert, Réalisateur
Avec: Sally Field, Alfred Molina, Sheila Rosenthal, Roshan Seth, Sarah Badel
Basé sur le livre de Betty Mahmoody & William Hoffer
MGM
Format : PAL
Date de sortie du DVD : 1 février 2005
EUR 9,99

Archives Culturekiosque liés

The Perfect Storm: Iran Sits in Eye of Political Hurricane

Inside Iran: A Retrospective of Khosrow Hassanzadeh

The Sassanid Persians: Splendours of a Forgotten Empire

7000 Years of Persian Art: Masterpieces from the Iranian National Museum, Teheran

Islamic Art Market for Persian Manuscripts and Minatures.

Ghass Rouzkhoss

Shirin Neshat

Ta'ziyeh of Hor

Heaven on Earth: Art from Islamic Lands: Islamic Art from The State Hermitage Museum and The Khalili Collection

A Princely Pursuit: Persian Paintings and Illustrated Manuscripts 1300 â€Â" 1600

How Islam Sees The West

Lien Externe

Festival du Film Iranien 2008: 17 - 19 Octobre 2008, Rotterdam



[ Feedback | Home ]

If you value this page, please send it to a friend.

Copyright Ã'© 2005 Euromedia Group, Ltd. All Rights Reserved.