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Todd Levin
Le Warhol de la Musique?

par Joseph E. Romero

La TECHNO classique, vous connaissez? A première vue, on pourrait dire "pas sérieux". Pourtant la très sérieuse maison Deutsche Grammophon, et le non moins sérieux London Symphony Orchestra viennent d'éditer un album de cinq oeuvres pour orchestre et batterie de Todd Levin, intitulé DeLuxe. Adepte de la techno et de la dance, ce jeune compositeur américain de 34 ans fait plutôt étrange figure dans l'écurie DG. Serait-ce la crise que connait actuellement toute l'industrie du disque classique qui pousse le vieux label jaune à faire une telle entorse à sa politique traditionnelle d'édition musicale? "Le classique ne représent plus qu'environ 5% du marché du disque (8% en 1991), et il est en déclin partout, surtout aux Etats-Unis", confirme Mark Beilby, analyste financier de l'édition musicale et de l'entertainment chez Warburg Securities à Londres. "Les éditeurs se tourne de plus en plus vers de nouveaux talents locaux pour étayer leurs ventes." Le choix de Levin pour le marché américain paraît donc logique. Mais quelles chances en Europe? DG est venu à Levin à l'écoute de Turn, jouée à Carnegie Hall. Les quatre autres compositions, Everyday, Blur, Todd Levin et Swirl ont été commandées par DG pour cet album. La démarche vise un public de jeunes avec trois autres albums à venir.

Levin puise son inspiration dans la techno et la dance et leurs courants, notamment ambient, disco, house et garage. Ainsi, sa musique évoque-t-elle ces immenses boîtes de l'underground newyorkais, où la dance était reine, fréquentées par les gays branchés, les blacks, les latinos, les drag-queens, et la riche intelligentsia de Manhattan tout au long des années "golden boy" avant le dernier Krach de Wall Street. "J'ai du être un des rares mecs hétéros, blancs dans ces clubs" riait Levin récemment à Paris. "Mais pourquoi ma préférence sexuelle minoritaire m'empêcherait-elle de m'éclater?"

Sorte de Warhol de la musique, Levin nous dépeint la banalité culturelle de tous les jours. "Les images ont un pouvoir très séduisant et 'manipulateur'", dit Levin. "La musique avait ce pouvoir, mais il s'est éffrité au fil des ans. Avec 4% du marché du disque aux Etats-Unis, la musique classique est tellement marginale que c'est risible! - J'ai traversé un moment où je me demandais si je devais me lancer dans quelque chose d'aussi marginal. Les arts plastiques aussi avaient cédé le pas aux industries de l'entertainment et de la publicité. Et puis, j'ai remarqué que les artistes réussissaient à reprendre une part du pouvoir. Alors pourquoi les compositeurs et les musiciens ne feraient-ils pas de même? Comme le milieu classique a généralement trente ans de retard sur celui des arts plastiques", dit Levin, "j'ai pris contact avec des artistes peintres."

Puis il a tourné le dos à la musique contemporaine - comprendre la musique sérielle - qu'il judge hermétique. "Mon contact avec le peintre Jeff Koons (ancien mari de la Ciccolina) et ses idées sur le concept et la puissance de la 'banalité' m'ont permis de passer outre le style musical académique de Bertwistle, Boulez, Sesslons ou Andriessen, pour que je puisse composer Turn", affirme Levin. "Ces compositeurs sont D.O.A. (Dead On Arrival = mort dans le SAMU). Il y a des compositions intéressantes, mais cette musique ne m'émeut pas. Ils croient en l'évolution linéaire de la musique. Adopter un tel point de vue est anachronique et contraignant."

Fils d'une mère architecte d'intérieur et d'un père VRP, Levin est né le 5 Mai 1961 et grandit à Detroit - ville industrielle synonyme de General Motors et de Motown. Laissée pour compte après la crise du pétrole, Detroit se réinvente au milieu des années 80s comme Mecque de la techno - forme d'expression artistique éléctronique dont les mixers Drrick May, Kenny Larkin et Juan Atkins sont des maîtres incontestés. Percussioniste, doté d'une licence de l'université de Michigan et d'une maîtrise de l'Eastman School of Music, Levin préfère l'atmosphère des grands lacs pour décrocher son doctorat, plutôt que l'ambiance "tour d'ivoire" du Media Lab du Massachusetts Institute of Technology - la référence en composition éléctro-acoustique. Diplômes en poche, le 5 novembre 1990 il s'envole pour New York et par miracle se trouve assis à côté du compositeur Philip Glass qui devient un ami et qui lui apprend le business de la musique.

Tonitruante, hyper rythmée, la musique de Levin est-elle réellement futuriste? Levin préfère être jugé sur les quatre oeuvres commandées par DG, plutôt que sur Turn, écrit en 1989. Turn avoue l'influence post-moderne dans la manière dont sont citées musiques de spots publicitaires, génériques de séries télévisées, voire thèmes classiques. Sa fascination pour les techniques du Pop Art au moment où celui-ci sortait des rigueurs de l'expressionisme abstrait, tel que l'on voit chez Jaspar Johns dans les années 50 et 60 à New York, est plus évidente dans les quatres dernières oeuvres. Par exemple, en ouvrant Todd Levin avec le générique de Cosmos 1999, Levin voudrait simuler Jaspar Johns et Marcel Duchamp qui ont réussi à placer des objets banaux, tels un balai brosse ou une roue de bicyclette, dans un contexte d'art sans l'attribution d'une quelconque signification. Malgré son ironie évidente, Levin n'est pas encore arrivé à un tel niveau de désengagement.

Naïve, facile, plutôt de l'auto-promotion (tout comme l'oeuvre de Koons), cette musique est une fusion d'orchestration big band et classique, faisant appel aux rythmes des diverses tendances ethniques urbaines. Levin utilise les technique de collage house pour présenter sa vision sonore de l'environment visuel, banal et techno-industriel, de tous les jours: publicité, interviews radio, séries de télévision, science fiction, films d'épourante à la Hammer Studios ou d'aventure style James Bond. Dommage que le vénérable London Symphony Orchestra évolue aussi laborieusement à l'intérieur du cadre rythmique qu'impose Levin. Des orchestres américians tels que le Los Angeles Philharmonic ou le San Francisco Symphony, rompus au swing et à la musique de film, auraient sans doute été plus convaincants. Certains pupitres sont à la traîne et les techniques d'enregistrement sont plutôt classique que techno.

Les puristes vont surement conclure que les compositions de Levin sont mineures, ou sans intérêt, car elles contiennent ses références au quotidien et ignorent la musique d'obédience sérielle qu'ils soutiennent. Mais Levin est jeune et veut atteindre ses contemporains. Le public des concerts outre-Atlantique qui atteint la moyenne d'âge auguste de 53,9 ans lui semble hors d'atteinte. Il espère que sa musique fera des os, voire de vieux os. Même s'il faut abondonner Pleyel pour Queen ou Le Palace. "Mon rêve", dit Levin.



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