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Par Lukas Pairon
BRUXELLES,
17 Avril 2001
"Le
problème de l'appréciation de la musique en général,
c'est qu'on enseigne aux gens à trop respecter la musique ; il
faudrait au contraire leur apprendre à aimer la musique.".
- Igor Stravinsky
Au vu du travail de
pionnier que tant d'artistes ont livré en dehors des
institutions établies ces dix dernières années,
le temps est venu pour les grandes maisons d'opéra de
s'impliquer elles aussi sur ce terrain. L'opéra de l'avenir est
celui qui, dans son programme, fera la place belle à la création
contemporaine. Les lignes qui suivent sont une invitation à
penser de nouveaux modèles d'organisation pour l'opéra
dans un futur proche, et à faire de cette question une priorité.
Le Grand Macabre de György Ligeti au Vlaamse Opéra
(Opéra de Flandres), le succès du Wintermärchen
de Philippe Boesmans à Bruxelles, Lyon et Paris, et à l'étranger
d'autres exemples du succès de grandes productions comme les
Trois Soeurs de Peter Eötvos ou Das Mädchen mit den
Schwefelhölzern de Helmut Lachenmann nous font croire que
l'avancée de la création contemporaine dans les
institutions établies ne s'arrêtera plus. Mais les
apparences sont trompeuses. Point positif, un certain nombre de
directeurs d'opéra craignent l'étiquette de " musée"
et prennent parfois de belles initiatives, optant pour la création
d¹une nouvelle oeuvre ou la reprise d'oeuvres récentes.
Mais dans l'ensemble, le phénomène reste limité.
Ou bien, les opéras de l'avenir réussiront à se
ressourcer et à se restructurer, ou bien nous ferons mieux de
les liquider, à quelques heureuses exceptions près que
nous adulerons comme des musées de l'art lyrique. Aujourd'hui,
ce sont presque tous des musées. En dépit des discours
et des apparences, la plupart des maisons d'opéra souffrent du
même mal.
1. Faire de l'art vivant.
Beaucoup
d¹opéras contemporains présentés par les
institutions ne sont guère "contemporains ", sans
vouloir ici lancer le débat sur les critères définissant
"l'avant-garde". Mais si l'amateur ou le critique devait évaluer
l'intérêt de ces oeuvres sur le terrain de la musique et
du théâtre contemporains, ou des arts de la scène
contemporaine en général, la plupart de ces oeuvres
dites nouvelles ne tiendraient pas la route. Pourquoi, dès lors
qu'il s'agit d'apprécier un opéra ou une pièce de
théâtre musical d'aujourd¹hui, se réfère-t-on
encore et toujours à d'autres critères que ceux qu'on
applique au jugement d'oeuvres nouvelles en musique, théâtre,
danse, arts visuels, etc. ?
La raison majeure se trouve du côté
des directeurs d¹opéras, dont beaucoup ignorent tout de ce
qui se passe en matière de musique contemporaine, d'arts
plastiques, et des arts de la scène en général.
D'où, sur le plan artistique et esthétique, le caractère
franchement désuet de tant d'opéras contemporains. Et
c'est précisément ce manque de contact avec la réalité
contemporaine qui justifie que, pour beaucoup, l'opéra reste et
demeure un art mort. L'opéra n'a d'avenir que dans la mesure où
l'on tiendra compte d'une jeune génération remarquable
de compositeurs, écrivains et plasticiens, qui présentent
de nouveaux modèles pour la réalisation de théâtre
musical. Les opéras qui voudront dans un avenir prochain mettre
sur pied et présenter des oeuvres nouvelles, devront envisager
en outre un sérieux travail de remise en cause et de
restructuration de leurs méthodes de production. Il ne s¹agit
plus de programmer une oeuvre nouvelle de-ci, delà, comme cela
se pratique aujourd¹hui. Il est légitime d¹attendre
d'un directeur d'opéra qu'il présente une programmation
où la création occupe une place centrale. C'est loin d'être
le cas aujourd'hui, les directeurs d¹opéra étant
nommés et renommés encore sans avoir répondu à
cette exigence. Le dialogue avec ceux qui dirigent les opéras
d'aujourd'hui est difficile, précisément parce que tant
d'intérêts et de moyens sont en jeu. Ceci implique la nécessité
d¹amorcer un large débat de société, et de réfléchir
à un nouveau modèle, soigneusement mis au point, dans
lequel nous serions à même d¹offrir sa place à
l'art lyrique de l'avenir, sans que le répertoire d¹une période
donnée vienne supplanter tout le reste. Nous pouvons par
ailleurs émettre la ferme hypothèse que l'institution opéra
telle que nous la connaissons aujourd'hui disparaîtra en
quelques décennies. Considérant l'investissement
gigantesque à charge de la société, il est intolérable
que partout à l'affiche, en Europe et au-delà, soit joué
le même répertoire, fût-il ou non costumé de
neuf.
2. Le directeur/amateur
Pour
assurer la création d'une oeuvre nouvelle, le directeur d'opéra
doit lui-même être un amateur de musique contemporaine et
des arts de la scène d'aujourd'hui. C'est alors seulement qu'il
ou elle sera à même de garantir de manière régulière
et à long terme le développement d'oeuvres nouvelles
occupant une place essentielle dans la saison. Etre lui-même un
familier des arts contemporains est une condition sine qua non pour
entraîner son public ancien et nouveau à découvrir
et à apprécier des créations inédites. Car
le public ne manque pas, intéressé et suffisamment
curieux pour vouloir découvrir de nouvelles formes de théâtre
musical. Certes, s'il est des exemples intéressants de
collaboration entre de grandes institutions d'opéra d'une part,
et des ensembles d'artistes ou centres de production indépendants
d'autre part, il n'en demeure pas moins que la coopération
entre des entités aux structures totalement différentes
est et demeure très complexe. Il est urgent que les opéras
puissent, à côté de ces contributions-là,
jouer eux-mêmes un rôle indépendant plus actif sur
le plan de la création.
3. Repenser la
structure et les méthodes de travail.
Seuls
les directeurs qui sont de vrais amateurs d'arts contemporains seront
à même également de modifier le fonctionnement et
la structure de leur institution. Il faut cesser d'imposer aux créateurs
contemporains un grand orchestre, un choeur, des chanteurs formés
au classique et peu familiarisés aux pratiques contemporaines
du jeu et du mouvement, pas plus qu'à l'écriture
musicale actuelle. Il faut penser d¹autres schémas de répétitions
et de production, etc.
Les créateurs du théâtre
musical d'aujourd'hui auront du mal à se faire au background éducatif
des interprètes (chanteurs, musiciens, acteurs, danseurs) que
l'opéra emploie habituellement. C'est le propre de nombreux créateurs
contemporains de ne pas vouloir nécessairement épouser
les pratiques de production existantes des institutions d'opéra,
qu'il s'agisse de la mise sur pied des équipes de production,
des échéances, du planning, du type de lieu de répétitions
et de représentations. Et s'ils acceptent malgré eux ces
conditions de travail de l'opéra, les créateurs en
viennent à produire des oeuvres qui finissent par ne plus répondre
à leur vision ou à leur concept de départ. Les
artistes qui refusent ces contraintes et ces limites ne sont hélas
pas légion. L'envie de travailler pour une grande institution
et la reconnaissance qui s'en suit rendent souvent le refus
impossible.
4. En attendant : une " force spéciale
de travail"
"Opéra" signifie "les
oeuvres". Ne pouvons-nous pas, une fois pour toutes, fermer le
rideau sur le modèle de fonctionnement des 19ème et 20ème
siècles, et renoncer au plus vite à n'y programmer que
les oeuvres qui s'accommodent du "corset" artistique et de
production propre à la plupart des opéras ? Le directeur
d'opéra qui veut relever le défi d'adapter l'institution
existante pour y présenter davantage de projets nouveaux
devrait pour le moins commencer par la mise sur pied d'une équipe
spéciale, responsable du suivi des besoins spécifiques
des oeuvres en création. Cette équipe, loin de
fonctionner comme une entité détachée de la
maison, sera au contraire étroitement intégrée à
l'ensemble de l'organisation de l'institution. Il est vain d'accrocher
aux grandes institutions des unités dites expérimentales,
genre laboratoire, au risque en effet de former des ghettos et de voir
ce type d'unité se détacher de l'ensemble lorsque
surgissent des moments difficiles. Nous préférons y voir
une force spéciale de travail, dans une période de
transit vers une situation où les oeuvres de répertoire
seront moins prédominantes, et où seront acceptées
les différences qu'il y a dans l'appréhension du travail
des artistes d'hier et de ceux d'aujourd¹hui.
5.
Une infrastructure nouvelle
Le bâtiment-opéra
doit lui aussi être remis en question (infrastructure scénique,
espace public, installation électronique et multimedia),
travail de réflexion où se rejoignent depuis quelques
temps déjà architectes et créateurs de musique et
de théâtre. La plupart des opéras datent du 19ème
ou du début du 20ème siècle, et sont conçus
pour n'accueillir dans de bonnes conditions qu'un répertoire
bien déterminé. En d'autres mots, tout un chacun ne se
sent pas nécessairement à l'aise dans l'univers de
velours où la bourgeoisie passée et présente évolue
volontiers. Si nous voulons rendre le théâtre musical
accessible à un public plus large et pas pour autant
plus grand il nous faut songer à rendre les théâtres
plus conviviaux, pour les artistes, mais aussi pour le public. Plutôt
que de construire des salles gigantesques, où toujours plus de
monde ira voir toujours les mêmes choses, il serait plus sage
d'envisager la conception de lieux susceptibles d'accueillir différentes
formes d'art. Ce n'est un secret pour personne que le théâtre
de qualité souffre de la distance que les grandes salles
imposent entre la scène et le public. Interrogez Peter Brook à
ce sujet. Les grandes productions ont déjà leur place
dans les palais des sports et lieux similaires. Pour un théâtre
et un théâtre musical différents, il faut
concevoir une infrastructure différente et pas démesurée
pour autant.
6. Choeur et orchestre
L'avenir
du choeur et de l'orchestre est aussi l'objet de discussions. La nécessité
de maintenir au travail le choeur et l'orchestre est un des arguments
internes récurrents contre un renouveau de l'opéra, bien
qu'en maints endroits du monde on assiste à des expériences
et réflexions passionnantes. Exemple récent, le projet
mené par l'Opéra de Rouen qui sous son nouveau visage de
« Léonard de Vinci » poursuit une programmation où
les oeuvres du répertoire vont décroissant, au profit
d'autres formes artistiques, tandis que le choeur et l'orchestre
interviennent sur de tout autres terrains que l'accompagnement
exclusif d'opéras, allant jusqu'à travailler pour des
institutions et festivals extérieurs. Un autre exemple est
celui du metteur en scène et directeur Pierre Audi, du
Nederlandse Opera, où il invite régulièrement des
ensembles de musique de chambre comme ASKO et le Schönberg
Ensemble, qui vouent leur travail à la création
contemporaine. Le Nederlandse Opera investit comme nul autre en Europe
dans la création. Il est vrai que parmi les directeurs d'opéra,Pierre
Audi est l'un des rares véritables amateurs de musique
contemporaine, et ses initiatives se nourrissent précisément
de son intérêt personnel et des contacts qu'il entretient
avec les artistes contemporains, compositeurs, écrivains,
metteurs en scène et interprètes.
7.
Une invitation à la réflexion et au dialogue.
Les
artistes et les producteurs qui oeuvrent à de nouvelles formes
d'opéra et de théâtre musical doivent pouvoir
prendre part à cette réflexion. Il ne le font
actuellement que peu, ou pas du tout, préférant souvent
tendre docilement la main aux institutions d'opéra dans
l'espoir de ramasser quelques miettes du festin. A l'opposé,
mais tout aussi fréquent, il y a le rejet total de tout ce qui émane
de l'institution-opéra, comme pour affirmer la suprématie
de l'expérimentation "hors murs". Nous voilà
au coeur de la dialectique stérile sur " l'avant-garde".
Faut-il voir dans le refus implacable de certains artistes et
producteurs à dialoguer avec leurs collègues de l'opéra,
la volonté de maintenir une sorte de cocon protecteur autour de
l'art dit "d'avant-garde ", "nouveau" ou "expérimental"
? Ce qui se crée au-dehors des opéras est loin de n'être
qu'un cortège de malheurs, quoique l'affirmation du contraire
serait mensonge également. Bien plus important est le dialogue
qui doit être ouvert à un large public, et aux
politiciens d'aujourd'hui, qui décident de ne rien changer en
subventionnant à coups de milliards des institutions qui, en dépit
d'un mince vernis de modernité, continueront imperturbablement à
présenter presque exclusivement des oeuvres du passé.
Si dans ce manifeste je m'en prends uniquement à la
création, il n'entre aucunement dans mes intentions de plaider
une différence aussi artificielle que superficielle entre "l'ancien"
et "le nouveau". Je m'efforce ici d'établir un
dialogue qui mette l'accent sur un avenir pour les oeuvres
contemporaines, avenir dans lequel la force de frappe des institutions
serait mise en oeuvre et participerait à la réalisation
de véritables opéras d'aujourdhui. Quoique
quotidiennement confronté à la musique contemporaine et
aux formes actuelles des arts du spectacle, je n'en demeure pas moins
grand amateur de bien des perles du répertoire d'opéra.
Ce que je conteste ici, c'est la suprématie d'une pièce
donnée du répertoire sur ce qui se crée
aujourd'hui et qu'on laisse pour compte au-dehors du sérail.
Mon rêve est que ceci puisse et doive changer. Qui le partage ?
NewOp
est un événement international qui réunit chaque
année des artistes et des producteurs d'opéra et de théâtre
musical contemporains. Lukas Pairon lui-même travaille depuis plus
de dix ans comme producteur de musique nouvelle et de théâtre
musical, d'abord au sein de Walpurgis, centre de production pour l'opéra
contemporain, et actuellement en tant que directeur dIctus, l'ensemble
de musique contemporaine bruxellois de renommée internationale.
Son adresse email: lukas.pairon@skynet.be
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