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Operanet: Quel age aviez-vous quand vous
avez découvert votre voix?
Natalie Dessay:
Vingt ans. Avant, je voulais être comédienne. Je devais
chanter dans une pièce, et j'ai commencé à
prendre des cours de chant pour que cela soit bien, et c'est là
qu'on m'a dit que j'avais une jolie voix et que j'aurais dû
faire du chant.
Operanet: Et vous avez étudié
avec qui?
ND: Des gens qui ne sont pas connus.
Uniquement des professeurs privés.
Operanet:
Donc vous n'êtes pas passé par le conservatoire?
ND:
Si, mais ce n'est pas là que j'ai appris à chanter. On
n'apprend pas à chanter au conservatoire, c'est connu.
Operanet:
J'ai lu que pour vous le jeu est presque plus important que le
chant...
ND: C'est plus important. Pour moi, le
chant et la musique ne sont que des moyens pour s'exprimer, la fin étant
le théâtre et l'émotion théâtrale.
Operanet: Diriez-vous, par exemple, que c'est plutôt
60% de jeu et 40% de la musique?
ND: Non, pour moi ça
sera 70% théâtre et 30% musique et voix. Cela ne veut pas
dire que ce n'est pas important, car ces 30% là, il faut les
avoir. On ne peut pas dire, "moi, je joue et je m'en fous si je
ne chante pas bien." Ce n'est pas ça. Il faut chanter très
bien et faire de la musique, être très musicienne. Mais ça
ne représente pour moi que 30% du travail du chanteur, même
si ces 30% sont primordiaux.
Operanet: Quand je vous
ai vu dans le rôle d'Ophélie dans Hamlet d'Ambroise
Thomas à Genève, j'ai écrit que vous avez chanté
dans n'importe quelle position sauf une qui était confortable
pour chanter.
ND: Mais oui, car si on veut chanter
debout sans bouger, on n'a qu'à faire des concerts.
Operanet:
Oui, mais si on est dans une position complètement tordue....?
ND: C'est plus difficile, mais c'est plus rigolo.
C'est plus drôle, et je crois que le théâtre, c'est
aussi s'exprimer corporellement. Donc il ne faut pas hésiter à
se mettre comme dans la vie. Je veux dire que dans la vie on n'est pas
toujours planté pour dire ce qu'on a à dire et faire ce
qu'on a à faire. On utilise son corps dans toutes les positions
possibles ou imaginables, selon qu'on souffre, selon qu'on est
heureux, et on n'y pense pas en vérité. Moi, je ne me
dis pas, tiens, je mets les pieds contre le mur parce que ça
sera plus drôle. Non, c'est parce que je sens que c'est
important pour le personnage à ce moment-là de se
laisser aller corporellement.

Operanet: Je peux attester que vous êtes
une actrice formidable, pas seulement cette Ophélie à
Genève, mais Euridice d'Offenbach à Lyon et Olympia dans
plusieurs mises-en-scène des Contes d'Hoffmann, dont
j'ai vu celle de Lyon où vous étiez pliées dans
une espèce de cage pendant une grande partie de l'opéra.
ND: C'était très impressionnant, j'ai
beaucoup aimée ce travail avec Louis Erlo. C'était un
parti pris très fort qui peut ne pas plaire à tout le
monde, mais pour moi c'est vers ça que doit aller l'opéra,
vers des expériences théâtrales. On se donne la
chance que quelque chose arrive et on ne fait pas un énième
Contes d'Hoffmann comme on faisait il y a trente ans; ce n'est
pas intéréssant. Ce qui est intéréssant
est de faire quelque chose de nouveau à chaque fois, sur
justement des opéras qui ne sont pas nouveau, des histoires qui
ne sont pas nouvelles, des musiques qui ne sont pas nouvelles -
essayer théâtralement d'apporter quelque chose de neuf,
un souffle neuf. C'est ça pour moi un opéra
d'aujourd'hui.
Operanet: Comment préparez-vous
vos rôles?
ND: Avec le metteur-en-scène.
Je fais énormément confiance au metteur-en-scène.
J'estime que je peux me laisser guider; je dois pour lui être
une matière qu'il peut travailler comme un sculpteur.
Operanet:
Et un rôle comme Olympia, que vous avez chanté dans trois
ou quatre productions différentes, comment faites-vous?
ND:
J'essaie chaque fois comme si cela n'avait rien à voir. J'aime
que les metteurs-en-scène aient de l'imagination, parce que
s'ils n'en ont pas, moi, je m'ennuie. Et si la poupée est
seulement une poupée, pour moi ça n'a aucun intérêt.
Operanet: Je peux bien le comprendre. Comment
ont-ils fait à Vienne?
ND: On a trouvé
une poupée qui était une peu folle et un peu ridicule -
plutôt ridicule, celle-là, plutôt rigolotte.
Operanet:
Et à La Scala?
ND: A La Scala, elle était
un petit peu sadique. Elle cassait tout ce qu'elle touchait, et elle était
enceinte en plus. A Lyon, ce n'était pas une poupée. C'était
un être humain, un autiste, qui s'éveillait complètement
au contact d'Hoffmann. On avait choisi un parti pris très fort
dans les deux sens, aussi bien théâtral que musical.
Operanet: Mais comment faites-vous pour la comédie,
car Euridice (Orphée aux Enfers) est assez éloignée
des figures tragiques?
ND: Mais c'était drôle,
et en plus j'étais très contente de travailler avec
Laurent Pelly et Marc Minkowski. C'était la première
fois pour les deux; ce sont des gens qui ont beaucoup d'imagination,
l'un et l'autre. C'était facile de mêler nos trois
imaginations pour faire sortir quelque chose de complètement
fou.
Operanet: J'ai vu le spectacle au début à
Genève et c'était complètement différent
de ce que j'ai vu à Lyon.
ND: Oui, Annick
Massis est une personnalité totalement différente, et je
trouve que c'est ce qui est intéréssant dans l'opéra,
voir dans le même rôle des gens très différents
qui apportent des choses très différentes, qui chantent
différemment, qui ont des timbres différents et qui font
des personnages qui n'ont rien à voir l'un et l'autre, alors
que c'est la même écriture, la même musique.
Operanet:
Je viens d'écouter votre disque, "Vocalises". Ce
n'est pas tout à fait ce qu'on attend de vous.
ND:
Ce n'est pas intéllectuel - (rire). Ce n'est pas moi qui a eu
l'idée au départ. Je ne voulais pas faire ce genre de
disque, mais finalement Alain Lanceron m'a convaincu et je crois qu'il
a eu raison parce que - au fond - ce qui m'intéresse c'est de
chanter le plus de choses différentes possibles. Non seulement
c'est différent de ce que j'ai pu faire déjà,
mais en même temps ça fait partie complètement de
mon répertoire. On ne peut pas le rejeter, on ne peut pas le
nier en bloc et je trouve que c'était joli d'essayer d'en faire
quelque chose de différent de ce qui a été fait
jusque là, et en même temps de rendre un hommage à
une série de chanteuses qui chantaient ces choses-là très
couramment, je dirai, parce que ça faisait vraiment partie de
la vie, du répertoire. Aujourd'hui c'est un peu désuet,
mais c'est drôle quand même.
Operanet:
On peut dire le même chose des rôles comme Lakmé
que vous avez beaucoup chanté ces dernières années,
ou Amina (Sonnambula) que vous allez chanter bientôt.
Quelle est l'attraction pour vous?

ND: C'est d'un niveau différent pour
Lakmé. C'était le rôle fétiche de beaucoup
de sopranos légers, donc je voulais voir ce que c'était
pour moi puisque je le suis et que j'essaie de toutes forces d'assumer
ma condition. Je dois dire que j'ai pris beaucoup de plaisir à
ce rôle-là, parce que c'est une musique très délicate
qui mérite beaucoup d'attention, en fait, pour être réussie.
Sinon, ça devient vite lassant, ennuyeux.... que de la praline.
C'est autre chose, c'est la vision exotique depuis la France du 19ème
siècle qui n'a absolument pas voyagé. Donc, c'est ça
qui est drôle aussi. Je n'ai fait qu'une seule production,
j'aimerais bien faire une autre pour changer, pour voir si on peut
trouver autre chose.
Operanet: Et Amina?
ND:
C'est pour fin de l'année 1998, et l'attrait c'est que ce sera
mon premier bel canto - je n'en ai jamais fait, je n'ai jamais
chanté en italien. C'est quand même un exploit en sept
ans de carrière. En français et allemand, oui. Un
chanteur d'opéra qui n'a jamais chanté en italien, c'est
assez extraordinaire. Je me réjouis parce que c'est quelque
chose de nouveau. Moi, je suis très curieuse. Ce que je n'aime
pas, c'est faire tout le temps la même chose parce que je
m'ennuie très vite.
Operanet: Quand nous
avons parlé il y a trois ans maintenant, le sujet des rôles
comme Lucia et Lulu était abordé et vous avez dit que
peut-être dans une dizaine ou quinzaine d'années, et
maintenant c'est pour un avenir proche.
ND: Lulu
est en deux ans, mais la version en deux actes. A Vienne, il ne veut
faire que ce qu'a écrit Berg, ce que je comprends très
bien. Et je trouve en plus que le troisième acte, même
s'il est bien par rapport à l'évolution des personnages,
c'est très long et assez ennuyeux. Si un jour je le fais, et
probablement je le ferai aussi en trois actes, j'aimerais bien qu'on
coupe un peu dans cette acte parisien qui est interminable.
Operanet:
Et Lucia?
ND: Je ferai la version française,
qui est un peu plus légère, où il n'y a pas "Regnava
nel silenzio". L'autre air n'est pas facile non plus, mais il est
plus adapté à ce que je fais d'habitude, je pense.
Operanet:
Et ce sera en français?
ND: Version française,
qui n'est pas une traduction mais une vrai version française de
Donizetti.
Operanet: Plus loin dans l'avenir,
qu'est-ce que vous attire comme nouveauté?
ND:
J'aimerais bien faire une fois Lucia en italien après
Lucie en français, mais j'ai le temps; on verra pour
Puritani plus tard - on me l'a déjà proposé
mais je ne sais pas si je vais l'accepter.
Operanet:
C'est un peu le retour à la tradition d'il y a cent ans, avec
les voix légères...
ND: Oui, on verra.
Je ne me sens pas tellement d'attaque pour trop de bel canto
parce que je pense que depuis Callas on pense a des voix avec des
couleurs plus sombres.
Operanet: Et Traviata?
ND: Mais là, je pense franchement que ce
n'est pas pour moi. Comme actrice, oui, mais comme chanteuse, non.
Mais pour me faire plaisir, dans 15 ans, avant de faire mes adieux, ou
pour faire mes adieux...
Nous parlons des
chanteurs qui ont chanté plus de 200 cent fois le même rôle.
ND: C'est un cauchemar - au-delà de 30
représentations, j'en ai assez. Sauf peut-être pour des rôles
comme Zerbinetta, des rôles qui sont plus nourissants, je dirai,
où il y a vraiment un texte qui évolue en même
temps que vous. Il n'y a pas tellement d'autres rôles vraiment
nourissants, parce que je trouve les textes souvent trop pauvres.
Peut-être Susanna, mais je ne l'ai jamais fait encore, je le
ferai en 2001 pour la première fois à Vienne.
Operanet:
On peut dire que c'est votre deuxième maison. Et laquelle est
la première?
ND: Il n'y a pas de première
en fait. Mais, disons, comme je ne me sens pas totalement chez moi à
Vienne, c'est pourquoi je dis que c'est ma seconde maison.
Operanet:
Oui, car vous vivez à Paris...
ND: Non, je
vis partout. L'adresse est à Paris, mais...
Operanet:
Et vous amenez votre fils partout?
ND: Tant qu'il ne
va pas à l'école. Et après, on travaillera moins,
surement.
Operanet: Est-ce que vous avez déjà
pensé au moment où vous ne chanterez plus?
ND:
Je ne m'arrêterai pas trop tard. Quand on me dira "Oh,
pourquoi tu t'en va?" au lieu de faire "Ouf". Pas trop
tard, de manière à avoir une autre vie, un autre métier.
Je voudrais être agent. Je ne saurai pas enseigner, je n'aurai
ni la patience, ni la capacité. Même si je pense que je
peux aider les gens, enseigner tous les jours, de façon regulière,
pendant des années, je n'y crois pas. Donc, je voudrais être
agent artistique pour m'occuper des carrières des jeunes gens.
Ils ont besoin de conseil, d'attention. Et leur apprendre d'attendre,
de ne pas trop travailler, et travailler beaucoup en même temps
pour mûrir les choses.
Operanet: Avez-vous
pensé à être comédienne?
ND:
Non, je pense qu'il faut savoir où sont ses limites. C'est un
autre métier. Je suis bonne pour chanter, mais c'est tout.
J'adorais, mais c'est aussi un travail, un métier qui
s'apprend. Je crois qu'on ne peut pas improviser les choses. Peut-être
au cinéma, où on compte plus sur la spontanéité
des gens, mais je ne sais pas si j'en serais capable pour autant. Mais
le théâtre, je le laisse aux vrais professionnels. Comme
je déteste les acteurs qui s'improvisent chanteurs, je déteste
les chanteurs qui s'improvisent acteurs.
Operanet:
Que pensez-vous des disques "crossover"?
ND:
Ça peut être intéréssant. Je trouve que
quelqu'un comme Dawn Upshaw a très bien su faire ça.
C'est la seule d'ailleurs qui a réussie. Son disque Rodgers et
Hart, par exemple.
Operanet: Et dans l'autre sens?
ND: Michael Bolton, vous voulez dire?
Operanet:
Ou Andrea Bocelli?
ND: Bocelli a quand même
une technique. Vous pouvez ne pas l'aimer, mais il sait quand même
ce que c'est que chanter, donc ce n'est pas franchement un "crossover".
Je dirai que c'est un chanteur d'opéra qui fait de la variété.
Je ne sais pas comment c'est en live, mais c'est assez joli en
disque. Moi, je n'aime pas du tout ce qu'il fait comme musique, mais
c'est son choix à lui. Quant aux autres, Michael Bolton, je ne
sais pas. Mais je serai curieuse d'écouter avant de dire. Je
crois que ça ne s'improvise pas, quand même. Quand je
vois comme on est obligé de travailler, je ne crois pas que
quelqu'un qui n'a jamais travaillé la technique d'opéra
peut dire tout d'un coup, "Tiens, je vais chanter un air d'opéra."
C'est comme si je me mettais à chanter des airs de ténor.
Oui, je pourrai, bien sûr, mais au fond quel est l'intérêt.
Je voudrais, par contre, qu'on compose pour moi. Il y a des gens que
j'aime beaucoup, dont j'aime la musique, par exemple Björk, qui
est quelqu'un de vraiment très intéréssant.
J'aimerais qu'elle compose des choses pour ma voix.
Operanet:
Pour mettre dans un récital?
ND: C'est
impossible, parce qu'elle travaille avec un tas d'instruments, de
machines. [surprise totale que je n'ai jamais entendu parler de cette
islandaise, mélange de techno et autres musiques d'aujourd'hui]
Mais, il n'y a rien à voir avec l'opéra, bien sûr.
Operanet: Cette année vous avez commencé
à faire des récitals, avec des programmes assez curieux.
Comment avez-vous trouvé les Pfitzner?
ND: Ce
n'est pas moi, mais le pianiste avec lequel je travaille [Ruben
Lifschitz], qui se passione pour la mélodie depuis presque
vingt ans, qui donc compose les programmes. Moi, j'ai choisie les "Fiançailles
pour rire" de Poulenc. J'ai voulu le chanter parce que j'adore
les textes de Louise de Vilmorin, mais lui a composé tout le
reste [Debussy et Richard Strauss]. Je connaissais les Debussy, mais
c'est lui qui a proposé l'ordre, qui m'a vraiment enseigné
comment faire un programme.
Operanet: Préparez-vous
un autre programme?
ND: Pour l'instant je dois
apprendre Lulu, donc on va sérier le problème. Je me
suis donnée jusqu'en novembre pour tout déchiffrer et on
voit après.
Operanet: Est-ce qu'étudier
de nouveaux rôles pose un problème, surtout Lulu?
ND:
Oui, tout me pose un problème. Même quand on déchiffre
des Mozart, par exemple le Mitridate que je ferai bientôt,
ce qui est très difficile sont les récitatifs. Même
si on déchiffre les airs très vite, de toute façon
c'est tellement difficile à chanter qu'il faut le chanter 500
fois avant que ça ne rentre dans le corps. J'aimerais être
plus rapide, mais je suis très lente. Je ne lis pas très
bien la musique, et je n'ai aucune mémoire, donc ça
n'aide pas les choses. Chacun a sa talon d'Achille. Mais Lulu, je
crois que c'est le challenge [en anglais] de ma vie.
Enregistrements
de Natalie Dessay: Offenbach: Les Contes
d'Hoffmann Cliquez
ici pour lire la critique (en anglais)(Olympia) Alagna, Jo,
Vaduva, van Dam; Opéra de Lyon, Nagano - Erato
Mozart:
Die Zauberflöte (Königin der Nacht) Mannion,
Blochwitz, Scharinger, Hagen, White; Arts Florissants, Christie - Erato
Délibes:
Lakmé (rôle-titre) Kunde, van Dam; Théâtre
du Capitole, Plasson - EMI
Mozart: Airs de Concert Opéra
de Lyon, Guschlbauer - EMI
Airs d'opéra français
Cliquez ici pour lire
la critique (en anglais) Orchestre Philharmonique de Monte
Carlo, Fourniller - EMI
Vocalises
Cliquez ici pour lire la
critique (en anglais) Berliner Symphonieorchester, Schønwandt
- EMI
Enregistrements à sortir: Mozart: Mitridate
(Aspasia) Bartoli, Piau, Asawa, Sabbatini; Talens Lyriques, Rousset-
Oiseau-Lyre
Offenbach: Orphée aux Enfers
(Euridice) Podles, Fouchécourt, Beuron, Naouri; Opéra
de Lyon, Minkowski
Projets:
Stravinsky: Rossignol - EMI
PHOTOS
Haut: Grand Théâtre de Genève
/ photo de répétition - Hamlet. Crédit:
GTC/ Carole Parodi
Centre: Opéra de Lyon / Orphée
aux enfers. Crédit: Gérard Amsellem
Bas: Opéra
Comique / Lakmé. Crédit: Jacques Moatti.
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